Sensibilité et ressentis
Écrire pose la question du « pourquoi ». J'ai constamment besoin de mieux saisir toutes les raisons qui sous-tendent mon intention. Aucune voix, je crois, ne peut s'exprimer de manière significative sans se poser la question du « pourquoi ». Je me suis retrouvée à parcourir des articles écrits ces dix dernières années.
La conscience traverse un espace-temps multicouche. On se demande où elle se situe exactement, de l'atome aux strates de l'univers. Au niveau individuel, c'est la capacité de réflexion sur son propre processus de pensée. Faire une pause implique un acte de métacognition. Cela signifie prendre du recul pour analyser et observer les opérations de l'esprit. La même image me revient sans cesse à l'esprit, celle de mon corps à la dérive.
Chaque pas me coûte et commence ma réflexion qui embûche mon élan et initie ma pause ponctuée d’interrogations sur ma raison d’être et sur le monde environnant...
Pour Whitehead, la conscience « éclaire l'expérience qui la précède ». Il ne peut y avoir de conscience sans expérience passée, individuelle ou collective.
La « trace résiduelle » évoquée par Utpaladeva résonne lorsque je lis Whitehead sur la question de la mémoire. Il existe des éléments de souvenir dans la conscience, des étincelles dans les « recoins obscurs de l'Inconscient ».
Mais l'Inconscient est un labyrinthe. Comme dans un état onirique, des indices nous guident sur le chemin vers des lueurs de lumière et des fragments de mémoire. Le risque de tomber dans l'oubli motive notre quête.
De William James à Alfred North Whitehead, goutte à goute, les mécanismes de perception et d'expérience, que nous observons à l'échelle la plus petite comme à la plus grande, représentent un phénomène de « concrescence », un processus incessant de devenir dans un flot continu.
Whitehead parlait de l'action créatrice de l'univers dans sa capacité à rassembler des expériences individuelles qui accroissent sa multiplicité. La première étape de concrescence d'une entité réelle décrit comment l'univers participe dans la constitution de l'entité en question, dans la fondation de son individualité naissante.
Être, c'est simplement être un avatar dans la transmission d'information, une archive du passé. Dès la première cellule, le temps se retire dans l'inconscient et la mémoire se perd dans les nuages. Alors que nous nous interrogeons sur la formation de la matière au cours des premiers centaines de millions d'années et sur la manière dont les particules se sont agrégées pour donner naissance aux premières étoiles, certains constatent une analogie entre création artistique et création cosmique.
De fil en aiguille ; grâce à l'essai de Whitehead sur la cosmologie, je suis tombée par hasard sur les œuvres de Samuel Alexander. La question soulevée par John Archibald Wheeler : « Comment l'univers est-il né ?» n'est peut-être pas pertinente, a-t-il soutenu. Il faudrait plutôt se demander : « En quoi consiste tout simplement l'univers dans sa nature ultime ? ». Il expliquait que, tout comme l'objet observable se révèle par la réaction qu'il provoque et à laquelle il est confronté, « l'œuvre d'art se révèle à l'artiste à travers l'acte de création qu'il s'arrache à lui-même dans son enthousiasme devant le sujet traité ».
Dans une réalité conceptuelle imprégnée de l'émotion du temps, je trouve révélateur que Whitehead ait choisi un mot aussi subjectif et évocateur que le ressenti en lien avec la sensibilité individuelle ou collective.
Parallèlement, David Bohm parle de petites excitations ondulatoires « quantifiées » sur un fond d'énergie spatiale. Bien que des termes comme émotion, ressenti et excitation puissent être empruntés, c'est parce que, en somme, nous ressentons plus que nous ne savons.
Un acte sensitif, écrit Whitehead, est « l'appropriation de certains éléments de l'univers comme composants de la constitution interne réelle » d'un objet. Pour lui, toutes les entités réelles, y compris les électrons, les atomes et les molécules, jouissent d'un certain ressenti, ne serait-ce que sous une forme rudimentaire.
Ma perspective sur la conscience cosmique met en avant une sensibilité conceptuelle qui s'intègre avec d'autres que les poètes affectionnent, par laquelle ils s'épanouissent et dont ils se nourrissent.
La question qui émerge de la lecture de Whitehead est de savoir si la conscience peut être dépourvue de sa forme subjective. Peut-il exister objectivement quelque chose au-delà de nous-mêmes, une conscience au-delà des corps individuels ?
Pour Whitehead, les ressentis « pris dans leur pureté originelle, dépourvus des ajouts issus d'intégrations ultérieures » n'impliquent pas de conscience, car la conscience est une « forme subjective apparaissant dans les phases supérieures de la concrescence ». Elle « illumine principalement la phase supérieure où elle apparaît » et n'« illumine les phases antérieures que de manière dérivée ».
La conception de Whitehead sur les ressentis doit être examinée à la lumière d'autres affirmations contemporaines relatives au language des émotions. À la question « Existe-t-il des ressentis à l'états pur ? » Si nous répondons par l'affirmative, écrit Ribot, « alors ils seraient considérés comme possédant, au moins parfois, une existence indépendante et non condamnés à jouer éternellement le rôle d'acolyte ou de parasite ».
Et si nous poursuivons l'analogie entre l'esprit et l'univers, nous pourrions considérer l'émotion du temps comme une « manifestation organisée» des ressentis, c'est-à-dire de la vie sensible universelle.
Ma conception des ressentis, aujourd'hui, ce 17 septembre 2025, bien qu'elle dérive de celle de Whitehead, diffère. La rédaction d'un essai sur la conscience ces derniers mois m'a permis d'en prendre la mesure.
C'est par leur nature intuitive que les poètes ressentent La conscience cosmique est un rassemblement d'ordre supérieur où des parties « flottantes » de nous-mêmes rencontrent des parties « flottantes » d'autrui. C'est à travers leur sensibilité que les poètes s'engagent dans un dialogue avec l'univers.
La conscience cosmique agit comme une ombre. Les ressentis se développent séparément « des objets auxquels ils sont rattachés ». Dans la création cosmique comme artistique, nous pouvons dire que la créativité est un état sensitif qui se nourrit de lui-même et de son environnement. Les poètes dans leur rêverie sont des âmes sensibles en proie au doute auquel, seul, le temps répondra.
L'intuition triomphera-t-elle de l'angoisse dans laquelle l'incertitude nous plonge ? Il existe, je le crois, des « phénomènes » de type sensitif dans la matière organique comme inorganique.
Et lorsque nous nous interrogeons sur la nature accidentelle de l'Univers, qu'il soit né du libre arbitre ou selon un modèle déterministe, rappelons-nous que, pour Samuel Alexander, un artiste ou poète ne se forge pas automatiquement une idée au préalable. Pour le paraphraser, ils peuvent très bien n'avoir aucune idée de ce qu'ils veulent exprimer et découvrir ce qu'ils voulaient exprimer en l'exprimant, car ils n'ont généralement aucune image, antérieurement à leur œuvre, et ne savent ce qu'ils diront qu'après l'avoir dit. Cela leur vient comme une révélation, à leur grand étonnement.
L'écriture et la sculpture directe sont, à mon sens, un voyage irrépressible et fragmenté, dont le but demeure un mystère. Sa clé, je l'espère, m'aidera à échapper au labyrinthe de mes propres méandres. Mais certains mystères échappent à l'imagination.
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