In Memory of Wu Chiyu 吳其昱 (1915-2011)

Publié le par Ysia

 

Huineng

En préface de son commentaire sur le Vajracchedikâ Sûtra (Le Sûtra du Diamant), Huineng dit :


Dans l’univers existentiel, il y a la montagne de l’ego. 

A l’intérieur de la montagne de l’ego, il y a la mine des passions.

Dans la mine des passions, il y a le joyau de la nature bouddhique.

Au cœur du joyau de la nature bouddhique, il y a l’orfèvre de sagesse.

Que l’orfèvre de sagesse perce la montagne de l’ego et découvre la mine des passions.

Par la fonte du minerai sous le feu de son illumination, il verra le diamant de la nature bouddhique qui brillera par la pureté de son éclat. (trad. par Ysia)

 

Huineng (638-713), le sixième patriarche du bouddhisme Zen, était un pauvre indigène du sud qui vendait du bois sur la place du marché. Pendant huit mois, il pila le grain au service de la communauté monastique de son prédécesseur Hongren. La pratique ascétique non pas qu’elle soit dévalorisée devient celle de tous les jours - en marchant, debout, assis ou couché. Le laïc qui n’a pas la possibilité de réciter à longueur de journée les sûtras ni de pratiquer la méditation des heures durant voit avec joie que cette conception de l’éveil est à  sa portée, qu’elle est la voie de son salut:


Mes bienveillants amis, si vous désirez cultiver (la pratique bouddhique), vous réussirez même si vous êtes laïques. Il n’est pas nécessaire d’habiter un temple (Sûtra de la plate-forme, section 36, You Feng, 1992).


Le personnage de Huineng n’est pas unique en son genre. L’histoire du bouddhisme indien donne notamment pour exemple Suddhipanthaka qui connut le grand éveil en balayant le sol. Deux conclusions s’imposent :

  1. L’ingratitude de leurs travaux manuels est le témoignage, par les textes, de la compassion qui caractérise le système mahayanique pour la douloureuse condition humaine.
  2. L’éveil se forge en l’esprit et n’a rien à voir avec la nature de nos occupations.

On peut aussi en déduire que le génie est un trait de l’humanité. Les êtres humains sont égaux devant l’éveil et, de ce fait, les plus durs labeurs acquièrent toute leur noblesse.

 

Bien que, parmi les hommes, il y ait ceux du Sud et ceux du Nord, il n'y a précisément ni nord ni sud dans la nature bouddhique. Bien que mon corps d'indigène soit différent du vôtre, maître, comment nos deux natures bouddhiques seraient-elles inégales? (section 3)

 

Deux stances, deux conceptions de la vie :
Le corps est l’arbre d’éveil
L’esprit ressemble au support d’un miroir brillant
Appliquez-vous à l’essuyer constamment
Afin qu’aucune poussière ne s’y dépose

A l’origine, il n’y a pas d’arbre d’éveil
Et le miroir brillant  n’a pas de support
Puisque la nature de bouddha est toujours pure et immaculée

Où donc adhère la poussière?   (Sûtra de la plate-forme)

身是菩提树,心如明镜台,时时勤拂拭,勿使惹尘埃 

菩提本无树,明镜亦非台,佛性常清净,何处惹尘埃

(Manuscrit de Dunhuang)  

 

L’image du miroir brillant est très présente chez les mystiques, qu’ils soient taoïstes ou bouddhistes Zen. Dans la traduction française Tchouang-Tseu, œuvre complète, de Liou Kia-hway (Gallimard), on peut lire au chapitre V, La vertu surabondante et authentique :

 

Sur un miroir brillant, la poussière ne se fixe pas ; si la poussière s’y fixe, le miroir n’est plus brillant.  (p.60) 

‘鑑明則塵垢不止,止則不明也

 

A consulter sur le site Méditation et bouddhisme à Paris l‘article d‘Urgyen Sangharakshita sur l’art et la vie spirituelle.

 

Le vent et la bannière

L’histoire symbolique du vent et de la bannière fait partie de ces récits de l’histoire du bouddhisme Zen (Chan) dont se dégage un enseignement d’une grande portée, chargé de poésie. Est-ce une fiction ou un fait authentique dans la vie de Huineng ? Elle symbolise, quoi qu’il en soit, l’illusion du monde sensible et fait partie de ces détails hagiographiques qui auraient mérité s’inscrire dans le récit original. La parabole du vent et de la bannière est à rapprocher de celle du papillon et de Zhuangzi. L’esprit est pareil à  un papillon volant inlassablement.

La légende 曹溪大师别传  rapporte :

Les moines qui souvent débattaient du sens des choses épiloguaient sur la bannière qui flottait au vent.
Le premier disciple déclara: “La bannière est inanimée. C’est le vent qui l’agite”
Le deuxième dit: “Le vent et la bannière sont tous deux inanimés, comment pourraient-ils faire un mouvement?”
Le troisième commenta : “Parce que les conditions sont harmonieusement réunies, le vent et la bannière ensemble produisent un mouvement.”
Le quatrième affirma: “Ce n’est pas la bannière qui s‘agite. C’est le vent qui circule naturellement.“
La communauté débattait, vociférant sans fin.
Le Grand Maitre Huineng les interrompit et dit à haute voix: “La bannière, pas plus que le reste, ne s‘agite. Le mouvement dont vous parlez, c’est l’esprit de l’homme lui-même qui le crée.” (trad. par Ysia)

  • Je n'avais  jamais considéré  la disposition spatiale d'un temple comme l'équation de nos trois natures,  la symbolique immatérielle de l'être humain.Le temple Guangxiao à Guangzhou 光孝寺 est celui dans lequel l'histoire de la bannière et du vent se serait  déroulée.Selon Yanagida et d'autres experts, 壇經 aurait été composé longtemps après le décès de Huineng.

 

Prose bouddhique

La déesse jadis s'est enfuie dans la lune.
Nous frappons à la porte de la bonzerie suspendue dans les nuages,
Par les plantes grimpantes emprisonnée.
La talentueuse Xuanji ne peut entrer
Alors que Sun Chuo connaît l’éveil.
Qui est le pieux laïc à moitié éveillé ?
C'est celui qui attend après le plus petit des trois Véhicules.
Quand les pieux laïcs offriront-ils un banquet maigre ?
Dans le monde de fraîcheur du mont Wutai,
La verve poétique illusoire est chassée !

Les courtisanes arborent des sourires
Tandis que ce jour s’écoule dans la bonzerie de mon pays natal.
Compatissant, tu as laissé quelques beaux vers dont j'ai le chant acclamé.
Sous le frais ombrage des bambous,
Tu séjournes au loin sur le mont Gajasîrsa.
Aux bâtiments couverts de chaume
Pend le lichen d’une beauté ravissante.
Sous la splendeur de la lumière automnale
Poussent les chrysanthèmes au pied de la clôture de bambous.
L'esprit vagabond transmet la méditation illusoire. (Le dévouement du marchand, You Feng, 2008)

Song Yu : célèbre poète originaire du pays de Chu.
Sun Chuo (314-371) : auteur de poèmes et de récitatifs.
Yu Xuanji (844-869) : prêtresse taoïste sous la dynastie Tang qui fut à l’origine courtisane.

Bodhidharma rencontre l'homme des cavernes

 

A l’origine, si je vins au pays des Tang,

Ce fut pour transmettre l’enseignement

Et sauver les êtres sensibles qui sont égarés,

Comme une fleur ouvrant ses cinq pétales,

Et dont le fruit formé mûrirait naturellement 

(Sûtra de la plate-forme, You Feng, 1992, p.84)

 Connaître les choses, ce n’est pas les saisir telles que nous les voyons. Il faut que  leur réalité invisible nous apparaisse, et pour cela, nous devons la rendre visible à notre esprit… Pour connaître les choses, l’homme doit les faire éclore. Qu’est-ce que cela veut dire ? Toutes choses sont créées non pas avec leur réalité entière et définitive, mais comme des semences qui devront germer, puis donner une plante avec des fleurs et des fruits…(Paracelse, volume 7 des Cahiers de l’hermétisme, p. 77, Albin Michel, 1980)

Contours et simplicité des lignes... Courbes fortes qui se suffisent à elles-mêmes et que des moines peintres dans un isolement parfait ont tracées et dessinées suivant une esthétique d’une sensibilité unique. Le moine ermite retiré dans une caverne, se fait-il l'écho, des siècles plus tard, de l’artiste de la préhistoire ?

Art et méditation, silence et création, profondeur et simplicité des traits fondamentaux. Image à l’encre japonaise. Peinture en tant qu'objet de contemplation.

Les bonzes japonais, comme Fūgai Ekun (1568-1654), qui choisirent de peindre, parfois  à l'automne de leur vie et dans l'isolement d' une caverne,  respectent à travers leurs œuvres les principes suivants: Asymétrie ou déni de la perfection; Simplicité ou modestie; Austère vénérabilité; Absence de prétention ou naturel; Profond mystère (Subtilité profonde*); Infinité (Liberté inconditionnelle*); Tranquillité (Sérénité*).

Voici ce que Stephen Addiss écrit dans The Art of Zen (Darry N. Abrams, Inc., New York, 1989, p.45-46) :

 

What made Fūgai decide to turn his back on the traditional Zen way of life and adopt such a primitive existence? Was he influenced by tales of eccentric Chinese monks and Taoist recluses of the past? Was he unhappy at the increasing materialism of Japanese culture ...? ...more probably, Fugai needed to live completely on his own in order to achieve his Zen goals... At first, he lived in a double-cave that had been a prehistoric burial site... After a year or two, Fūgai moved to another small cave... By living in a cave, Fūgai emulated Daruma (Bodhidharma), who is supposed to have meditated in front of a wall for nine years.

 

  Bodhidharma, sujet préféré des moines peintres japonais, est le fondateur légendaire de la secte Chan (Zen). Son origine est obscure. D'après une source, il serait un moine persan, arrivé en Chine vers 480. La tradition retiendra l'histoire décrite par Daoxuan 道宣 dans le Xugaosengzhuan 续高僧传, complément à la biographie des moines  éminents, et celle de Yangxuan 杨炫, contemporain de Bodhidharma, dans son Luoyangjialanji  洛阳 伽蓝记 :

Bodhidharma, le vingt-huitième patriarche de l'école Chan en Inde, arriva en Chine en 527. Contemplateur du mur 面壁 durant neuf ans, il est le lien entre le dhyāna indien (mot sanskrit signifiant concentration, méditation, traduit en chinois par chan 禅) et le chan chinois.

* Masumi Shibata, Les maitres du Zen au Japon, Maisonneuve et Larose, nouvelle édition,  2001

La culture japonaise reflète les apports de la civilisation chinoise de par leurs traditions imbriquées. A  la « consonance spirituelle » qu' attribue le peintre-photographe Lang Jingshan 郎静山 (1892-1995) à la peinture chinoise répond la notion de « paysage intérieur » défini par l'expert japonais Seigo Matsuoka comme une empreinte  spirituelle et  hautement consciente de l'art. Les traits austères de la peinture Zen, flanqués du vide sublimé, sont l'évidence d'une philosophie de l’Omission, provocateurs d'une absence qui impose silence à notre imagination.

 

One hand clapping

 

Sur le thème des représentations de figures animales et hybrides reprises notamment par Hakuin Ekaku (1685-1769), le plus célèbre moine artiste japonais des cinq cents dernières années, dont l’art regorge de blaireaux, de singes et de démons, Stephen Addiss écrit dans The Art of Zen, p.115 :

 

  The one-eyed goblins, the demons of musical instruments, the reptilian and bird-beak ogres, and all the assorted weird creatures – are they not ourselves? Their battles and their fears are our own…

 

Arhat

 

Faut-il chercher chez les moines chinois la source de l’inspiration des moines-peintres japonais? Guanxiu 貫休 (832-912) moine chinois originaire du Zhejiang à la fois peintre, calligraphe et poète aux remarquables effigies des seize arhats, rappelle l'importance, dans le Mahayanisme de l'Extrême-Orient, de ces ascètes aux rides symboliques qui portent sur leur visage le poids des passions humaines, des tourments et des souffrances existentielles des siècles passés.

 

Qu’est-ce qu’un arhat ? Dans Les seize arhats protecteurs de la loi de Sylvain Lévi et Edouard Chavannes, extrait du Journal Asiatique, juillet-août 1916, on peut lire que l'on mentionne pour la première fois le groupe des seize arhats dans la Relation sur la durée de la loi, énoncée par le grand Arhat Nandimitra 大阿罗汉难提密多罗 所 说法住记 traduit par Xuanzang 玄奘 en chinois :

 

Le Bouddha Bhagavat au moment de son parinirvāna a confié la loi sans supérieure à seize grands Arhat et à leur entourage, en leur ordonnant de la protéger de façon à ce qu’elle ne fût pas détruite... Parce qu’ils ont reçu le mandat du Bouddha, grâce à la force de leurs pénétrations surnaturelles, ils ont prolongé la durée de leur propre longévité

 

Le style grotesque hors du commun de Guanxiu rappelle celui des moines Zen japonais. Ces crânes bosselés comme des rhinocéros couchés, ces rides profondes, ces postures dissymétriques sont les prémices des peintures Zen. (Les Seize Arhat dans la peinture chinoise (VIIIe-Xe s.) et les collections japonaises : prémices iconographiques et stylistiques par Evelyn Mesnil, Arts asiatiques, 1999, volume 54, pp 66-84)

 

Publié dans Bouddhisme Zen

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