Quatre Notions
Le cheval sans nom jaillit de la nébuleuse de l'Aigle.
« Qui suis-je ? » demande-t-il en tirant un char invisible dont les roues à trente rayons tournent sur elles-mêmes aux points cardinaux de l'Univers.
L'Aigle aux ailes sombres jette un coup d'œil au cheval et grave sur son passage une énigme : « Qu'est-ce qui est, est passé, sera et est toujours en devenir ? » Le cheval glisse à travers les nuages terrestres suspendus à la voûte céleste et s'immobilise sans répondre.
Alors qu'il surplombe de ses yeux perçants l'espace-temps quadridimensionnel aux éléments de feu, d'eau, de terre et de vent, l'Aigle lance un cri : « Le Temps. »
Au fil des saisons, le cheval continue d'imprimer, de ses sabots, les anneaux d'étoiles dans le bois des arbres.
Un univers sans forme implique l'integration en une seule réalité des quatre dimensions. Puisqu'il n'y a pas de forme, il n'y a pas d'entité divisée à l'origine.
Les âmes sensibles s'interrogent sur leur relation à l'Univers depuis la nuit des temps. Les idées sont des graines issues d'une pensée philosophique antérieure, plantées dans le sol de nouvelles terres adaptées à leur croissance. Nous sommes des semeurs de graines en quête de réponses, reprenant là où d'autres se sont arrêtés, dans une approche participative à travers le temps et l'espace.
Il existe un double écran de perceptions et de conceptions. Nous pouvons les séparer et observer la projection de leurs ombres et leur interaction. Il y a une correspondance entre les quatre perspectives temporelles et les quatre attributs d'un soi, d'une âme, d'un être et d'une entité.
Whitehead écrit que la forme est de manière générale un objet complexe durable. Pour lui, « durable » n'exclut pas qu'elle change à travers le temps et l'espace. Les entités durables évoquent des cycles plus longs et des processus imbriqués. La façon dont chaque entité confronte la réalité dépend de la relation entre les quatre composantes temporelles.
Qu'est-ce qu'une âme si ce n'est le souffle de la conscience? Une mémoire flottante se dilatant librement comme un gaz. Une étincelle quantique dans un champ magnétique.
Même les mots ont une âme. Par âme, j'entends une essence éthérée qui grandit et transcende. Elle est indissociable de la conscience cosmique. On peut s'interroger sur le cheminement spirituel de l'âme, s'il précède la recherche d'un hôte et si les quatre attributs forment une chaîne hiérarchique. Si l'âme est antérieure à l'être, elle peut provenir d'un lieu antérieur pour participer à la fondation d'une entité réelle. L'âme trouve-t-elle sa demeure là où la lumière la touche ? Et une fois qu'elle a trouvé sa place dans le corps humain, se loge-t-elle dans le cœur ou dans l'esprit ?
La différence réside dans les strates temporelles. Chacune offre une perspective différente. L'intemporalité est ce qui est toujours en devenir. C'est le lieu de l'âme. Ce qui est passé demeure en soi, rigide comme un roc, accroché aux faits survenus, aux états passés. Ce qui est est intrinsèquement lié à l'action et la liberté de l'être. Ce qui sera porte en soi l'aspect quintessentiel de ce qu'il reste à devenir. C'est ce vers quoi une entité réelle – une personne ou un organisme – tend, planifiant les prochaines étapes en coulisses pour servir son objectif d'actualisation.
Whitehead affirme que même l'Univers, à n'importe quel stade de son expansion, s'accorde avec le sens premier du terme « organisme ». Mais l'organisme universel peut-il se révéler en s'exprimant et se connaître à travers chaque parcelle d'expérience tout en planifiant ses prochaines étapes sous la surface ?
Les quatre attributs se dissocient et fusionnent comme des taches sombres à la surface du soleil. Ils se rassemblent, se mélangent et se divisent. Ils acquièrent les caractéristiques de conscience, de subjectivité, d'intentionnalité et d'agentivité.
La conscience est le processus qu'entreprend l'âme. La subjectivité est ce à quoi le soi ne peut échapper. L'intentionnalité est ce qui définit l'existence de l'être. À l'échelle du système, le principe ontologique de Whitehead fait référence au concept d'« existence ».Toute « bouffée d'existence » ou « goutte d'expérience » est, en soi, la seule raison. Chercher une raison, écrivait-il, revient à rechercher tout ce qui est « positivement quelque part dans l'actualité, et en puissance partout ».
Rien devient une non-entité au-delà de la forme et du sans-forme.
L'agentivité désigne la relation entre une entité réelle et un groupe ou une société. La « société » est une géométrie de l'ordre social. Elle peut s'appliquer à un groupe d'étoiles, à une catégorie de galaxies, voire à un amas de nuages passagers. Toute cohésion entre entités réelles souligne les liens entre les âmes et les relations entre les objets, les entités et les individus. Bien qu'il puisse exister une parenté « génétique » entre les membres, il devient, avec le temps, impossible de déterminer les éléments distincts. Nous percevons la totalité d'un corps, mais ignorons ses parties et, de ce fait, le système holobiontique qui nous habite.
L'organisme universel est un tissu complexe de géométrie et de matière. Dans sa forme initiale, il est façonné par une géométrie d'entités ontologiquement antérieures.
Notre soleil est un cercle et nos corps sont des lignes verticales, les pieds au sol et la tête dans les nuages. Nous sommes des cordes, petites et grandes, capables d'émettre des sons. Et au sein d'une telle géométrie se trouve un Univers sans forme qui dévoile sa simplicité.
Reality displays a landscape of boxes in boxes. Within the boundary of each box is a mindscape that only catches a partial view through pierced holes that let sun rays shine in (Google - Image FX)
La réalité présente un paysage de boîtes empilées les unes dans les autres. À l'intérieur de chaque boîte se trouve un paysage mental dont on ne perçoit qu'une vision partielle à travers des trous percés laissant passer les rayons du soleil. Il ya différents degrés d'action, de sensibilité et de conscience, niant ainsi l'absence de sensibilité. Une interprétation moderne du bouddhisme soutiendrait que si les entités avaient été insensibles et dépourvues de graines de semence, la réalité structurée à tous les niveaux, qu'elle soit physique ou spirituelle, n'aurait rien produit. Ainsi, si l'âme de l'Univers – la source de la conscience – est indivisible de toute entité, elle est simultanément individualisée en chaque entité, dispersée en échos et en âmes miroirs.
Au contact de leur environnement, les entités sont malléables. Métaphoriquement parlant, elles se courbent, s'écoulent ou se figent comme l'eau. Elles peuvent être dotées de corporéité, de sensations, de perceptions et d'un acte de volition au sein de leur conscience, à l'instar des systèmes et « sociétés » organiquement construits à partir d'entités réelles. Leur raison d'être réside dans le résultat qu'elles poursuivent. La sensibilité est déterminée par la façon dont elles se relient à leur environnement, par le biais de préhensions ou perceptions du soi.
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La question de la sensibilité remet au premier plan la figure fragile du jongleur. Elle aussi évolue vers un état plus aléatoire. Elle s'étire et se rétrécit, s'éloigne et se rapproche au gré de l'effondrement de ses parties. C'est aussi une figure géométrique qui tourne sur elle-même. Plus elle tourne, plus les cercles de concepts qui s'effondrent deviennent instables, s'éloignant parfois les uns des autres et creusant la fracture spatio-temporelle avec la structure unique intégrée. Positivement parlant, la structure primordiale intégrée est l’unité du Néant et de l’Univers Quantique.
Tel le jongleur, l'Univers perd le contrôle de ses parties. Quelque chose en elles prend le dessus. Les divisions et les intervalles compliquent les choses. Chaque parcelle d'expérience s'enracine en elle-même. Mais si elles font partie d'un tout, ne devraient-elles pas savoir intuitivement au fond d'elles-mêmes ce que ressent l'Univers ? Il ne s'agit ni d'un regard extérieur ni d'une expérience intérieure mais que tout – à travers le soi, l'être, l'âme et l'entité – est manifestation du temps.
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