oceanie

Conscience cosmique

Publié le par Ysia

 From the conception the increase

From the increase the thought

From the thought the remembrance

From the remembrance the consciousness

From the consciousness the desire. 

 

De la pensée est née la nuit, de la nuit est née la lumière, de la lumière est née la Terre, de la Terre sont nés les dieux, des dieux sont nés les hommes… La lecture des mythes originels de la Nouvelle-Zélande, tirés de l’ouvrage Te Ika A Maui, or New Zealand and its inhabitants (1855), évoque la pensée Zen. Un passage qui se réfère à la troisième période de la Création se traduit ainsi :

 

Du néant l’enfantement,

Du néant l’accroissement,

Du néant l’abondance,

Le pouvoir d’expansion,

Le Souffle de vie.

Il occupe l’Espace vide et produit l’atmosphère qui nous entoure,

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la Terre,

Le grand firmament là-haut habité par les lueurs de l’Aube

Et la lune surgissante…

 

Ces premières heures de la Création figées dans la mémoire des Maoris sont à rapprocher de la cosmologie taoiste des sections I et XXV du Lao-tseu, tao tö king, traduit du chinois par Liou Kia-Hway aux Editions Gallimard, 1967 :

 

Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même…Sans nom, il représente l’origine de l’univers…Par le non-être, saisissons son secret ;…Non-être et Être sortant d’un fond unique…Ce fond unique s’appelle Obscurité… 

Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout sans se lasser jamais. Il doit être la Mère de l’univers. Ne connaissant pas son nom, Je le dénomme « Tao ». Je m’efforce de l’appeler « grandeur ». La grandeur implique l’extension…

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Les Polynésiens et la navigation astronomique

Publié le par Ysia

« Voici le chemin vers Havai-i : tourne ton pahi droit sur le soleil tombant. Qu'il souffle le maraàmu. Que la mer soit bleu-verdâtre, et le ciel couleur de mer. Qu'elle plonge dans la nuit l’étoile Fétia Hoé : c'est ton guide ; c'est le Mot ; c'est ton aveia : tu marcheras sur elle. Le maraàmu te pousse. Ton astre te haie. A hoé ! voilà pour te guider la nuit. Le soleil monte : fuis-le en regardant comment vient la houle. Le soleil tombe : cours après lui : voilà pour te guider le jour. » (Victor Ségalen, Les Immémoriaux)

 

Des recoins de notre inconscient se terre la vérité évanescente et sauvage. Ce sont les nuages amoncelés au-dessus du rivage qui dévoilent la proximité des îles et les vols d’oiseaux en direction des terres qui révèlent leur emplacement.

 

Les premiers Européens qui arrivèrent au cœur du Pacifique se demandèrent comment les Polynésiens avaient pu atteindre les îles les plus reculées de ce vaste océan : leurs embarcations n'étaient-elles pas relativement légères ? Et leurs techniques de navigation ne semblaient-elles pas très rudimentaires puisqu'elles ne reposaient sur l'emploi d'aucun des instruments de précision dont eux-mêmes faisaient usage ? Certains, on le sait, allèrent jusqu'à imaginer que le peuplement de ces îles n'avait pu se faire que par l'intermédiaire de chaînes d'îles ou d'un continent aujourd'hui engloutis, tellement les distances à parcourir leur paraissaient considérables. Le fait est que, si la concentration des îles est importante dans certaines zones — permettant pratiquement la navigation à vue — , il est aussi possible de traverser tout le Pacifique sans rencontrer une seule île.

L'une des solutions du « problème polynésien » (du point de vue des moyens) est la théorie des voyages accidentels, selon laquelle les îles du Pacifique auraient été peuplées essentiellement par des voyageurs égarés. Cette théorie a été développée, notamment, par le Néo-Zélandais Andrew Sharp… Sharp s'appuie, en particulier, sur une remarque de Cook (1784) ; celui-ci, influencé aussi bien par le témoignage direct d'une traversée involontaire (entre Tahiti et Atiu) que par des récits antérieurs, avait estimé que de tels faits « pouvaient servir, mieux que mille hypothèses conjecturales... à expliquer le peuplement des Mers du sud ».  Cependant, de nombreux auteurs mettent aussi l'accent sur l'éventualité de voyages à grandes distances, effectués de façon délibérée. Cette conception suppose évidemment que les premiers Polynésiens étaient dotés non seulement d'embarcations sûres, mais encore de techniques de navigation suffisamment élaborées. A ce propos, Suggs (1962), dans un chapitre intitulé significativement « A la voile et aux étoiles », rappelle que tous les documents concernant ces techniques font allusion à l'emploi de repères astronomiques, et il se montre favorable à la thèse — combattue par Sharp — des possibilités de liaisons océaniques lointaines, grâce à l'utilisation de tels moyens... Nous nous proposons, non pas d'étudier ici le problème lui-même du peuplement, mais de préciser, à la lumière des travaux récents, compte tenu des difficultés que présente cette utilisation des étoiles, l'étendue probable des capacités nautiques des Polynésiens anciens.

En premier lieu, nous savons, par les écrits de Wallis, Cook et beaucoup d'autres, que les Polynésiens avaient une connaissance approfondie de leur « espace maritime », de la topographie et des positions relatives des différentes îles qui les environnaient. Ainsi, Cook put, lors de son premier voyage (1769), réaliser d'après les indications du Tahitien Tupaia — qui l'aurait tracée de ses propres mains — une carte comprenant soixante-quatorze îles, réparties autour de Tahiti (des Marquises aux Samoa). Cook, qui releva les noms de ces îles, s'enquit auprès de son informateur de celles où lui-même s'était rendu. En outre, en 1777, Cook apprit des habitants de Tonga l'existence et le nom de 156 îles qu'ils connaissaient et il put recueillir, à Tahiti même, de nouveaux renseignements géographiques… Nous possédons, par ailleurs, des données touchant certaines techniques utilisées par les Micronésiens pour se diriger dans un ensemble d'îles relativement dense. Nous savons, par exemple, que des « pierres de navigation » subsistent encore de nos jours dans les Gilbert, permettant aux indigènes d'Arorae de s'orienter vers certaines îles, à partir de la leur…D'autre part, on trouve aux îles Marshall les fameuses « cartes de navigation », signalées dès 1862 par Gulick, construites à l'aide de morceaux de bois et de coquillages ; ces morceaux de bois matérialisent les directions majeures de réflection et de réfraction des vagues, au sein d'un réseau d'îles (représentées par les coquillages). Signalons, en outre, que certains récits mythiques, relatifs à l'origine des îles, illustrent la qualité des connaissances géographiques des Polynésiens eux-mêmes. C'est ainsi qu'à propos des îles de la Société, Buck lui-même nous confie qu'il n'a pu retenir leurs positions relatives « qu'à la lumière de la mythologie tahitienne »…

En ce qui concerne les techniques de navigation astronomique des Polynésiens, indispensables pour de longs périples, il est regrettable que les premiers explorateurs européens n'aient pas interrogé de façon plus détaillée les indigènes. Peut-être n'ont-ils pas questionné les véritables spécialistes ; en outre, les connaissances de ceux-ci étaient probablement entourées d'un certain secret... Il en résulte, comme le note Suggs (ibid.), que « nous ne possédons malheureusement aucune précision sur les techniques employées ». On a parlé d'un instrument rudimentaire, constitué par une « calebasse sacrée », percée de trous, qui aurait permis d'apprécier la hauteur de l'étoile polaire, et donc de retrouver la latitude correspondant à un angle déterminé (19° pour Hawaii). Cette nouvelle, dont s'étaient fait l'écho Jourdain (1933) et Hornell (1936), n'a toutefois pas été confirmée. Déjà, en 1928, Stokes émettait des doutes quant à l'emploi effectif de cet « instrument »... Cependant, si la description minutieuse des techniques utilisées fait défaut, et si l'emploi d'aucun instrument n'est dûment attesté, les références anciennes à une orientation au moyen des étoiles sont particulièrement nombreuses. Cook lui-même y fit allusion, ainsi que Banks. Avant eux, Bougainville avait noté que le Tahitien Aotourou, embarqué par lui sur « La Boudeuse », lui avait conseillé de se diriger vers une certaine étoile — située dans l' « épaule » d'Orion — , pour atteindre une île de sa connaissance... Mais le texte le plus célèbre est sans doute celui de Victor Ségalen, dans « Les Immémoriaux » (voir citation d’entête)

D'une façon générale, quelles sont les méthodes astronomiques disponibles, lorsque l'on ne possède pas tables et instruments (quels qu'ils soient) ? La première — en dehors d'une vague estimation par rapport à l'axe Nord-Sud — consiste à prendre comme direction-repère celle d'une étoile déterminée, à son lever ou à son coucher, et à la remplacer progressivement par de nouvelles étoiles, lorsqu'elle s'éloigne de l'horizon. Ce procédé — complété par l'emploi de nombreux indices (vagues, courants, etc.), qui permettent de maintenir le cap, notamment pendant le jour — est couramment utilisé dans le Pacifique, comme l'attestent divers auteurs. Cependant, étant donné la marge d'erreur correspondante, il n'est applicable, en toute sécurité, que sur des trajets relativement courts. L'autre procédé, sur lequel mettent l'accent les spécialistes, suppose, en outre, que l'on connaisse le rôle privilégié des étoiles qui passent au zénith (c'est-à-dire à la verticale) de l'île. Ces étoiles, qui présentent de plus l'avantage, pour un observateur situé non loin de l'équateur, de s'élever perpendiculairement à l'horizon, et donc d'offrir des repères stables, « signent » en quelque sorte la latitude de l'île. Il est certain, comme l'ont montré, notamment, les études de Maud Makemson (1941), à Hawaii, de Grimble (1931), Goodenough (1953), Gladwin (1970), en Micronésie, que les habitants du Pacifique possédaient de vastes connaissances pratiques en astronomie. Choisissant un certain nombre d'étoiles remarquables, ils se servaient des positions de leurs levers et de leurs couchers pour caractériser les principales directions de l'espace, constituant ainsi de véritables compas sidéraux. Alors que les autres étoiles décrivent autour de la ligne des pôles des cercles plus ou moins bas sur l'horizon et ont donc des azimuts variables, savaient-ils utiliser les variations géographiques d'une telle disposition pour retrouver au-dessus de leur tête une « bande de ciel » déterminée, correspondant à une destination particulière ? Cela paraît clair, par exemple, pour Maud Makemson. Akerblom (1968), plus prudent, estime que cela n'a pas été établi avec suffisamment de certitude... Pourtant, malgré la variété des techniques de navigation localement employées, l'ensemble des informations recueillies donnent à penser qu'une telle performance n'était pas au-dessus de leurs moyens. En tout cas, si nous revenons, par exemple, au récit de Ségalen, nous pouvons comprendre le sens de la référence à l'étoile « Fétia Hoé » surtout comme celle à l'étoile dont le passage au zénith, au cours de la nuit, correspond à la latitude voulue. Une fois cette latitude atteinte, le navigateur, « au vent » du point recherché, n'avait plus qu'à se déplacer en longitude (en se repérant par rapport au soleil couchant et à la trajectoire de l'étoile). Mais, bien sûr, pour qu'un tel procédé de « marche à l'étoile » soit utilisable, il faut que la précision en soit suffisante. Frankel (1962) estime, pour sa part, qu'il est possible de déterminer sans instruments à quel moment une étoile est « à moins de un degré » du zénith de l'observateur… Ainsi, même si ce procédé de recherche de latitude (sans mesurer la hauteur d'une étoile) peut paraître surprenant, aujourd'hui, il semble qu'il ait été suffisamment efficace pour permettre les étonnantes liaisons réalisées. Là réside sans doute le secret de traversées aussi peu « naturelles », en ce qui concerne les vents et les courants, que celle de Tahiti à Hawaii, par exemple (Finney, 1967). Naturellement, il pouvait exister des différences régionales dans les habitudes et les capacités, et celles-ci ont pu subir des fluctuations au cours du temps. Il est certain, d'autre part, que le navigateur « moyen » connaissait surtout les îles les plus rapprochées, et préférait se repérer par rapport à elles, lorsque c'était possible. De plus, la possibilité théorique de très grands périples ne signifie pas qu'ils ne présentaient aucun danger... Il semble, cependant, que l'on puisse conclure des différents faits relevés que l'affirmation par les autochtones de longues traversées volontaires, dans le passé — n'excluant évidemment pas les voyages accidentels — , mérite largement d'être prise en considération. Leurs connaissances à la fois astronomiques, maritimes et écologiques témoignent en faveur de cette thèse.

 

Boulinier Georges, Boulinier Geneviève. « Les Polynésiens et la navigation astronomique», Journal de la Société des océanistes. N°36, Tome 28, 1972. pp. 275-284.

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l'Esprit des Sables et l'Esprit des Rochers

Publié le par Ysia

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L'ILE DE PAQUES

 

Pierre Loti

 

// est, au milieu du Grand Océan, dans une région où l'on ne passe jamais, une 'île mystérieuse et isolée; aucune autre terre ne gît en son voisinage et, à plus de huit cents lieues de toutes parts, des immensités vides et mouvantes l'environnent.

...

J'y ai abordé jadis, dans ma prime jeunesse, sur une frégate à voiles, par des journées de grand vent et de nuages obscurs; il m'en est resté le souvenir d'un pays à moitié fantastique, d'une terre de rêve. Sur mes cahiers de petit aspirant de marine, j'avais noté au jour le jour mes impressions d'alors, avec beaucoup d'incohérence et d'enfantillage.

C'est ce journal d'enfant que j'ai traduit ci-dessous, en essayant de lui donner la précision qui lui faisait défaut


JOURNAL D'UN ASPIRANT DE LA « FLORE »

Albert Vandal.

3 janvier 1872.

A huit heures du matin, la vigie signale la terre, et la silhouette de l'île de Pâques se dessine légèrement dans la direction du nord-ouest. La distance est grande encore, et nous n'arriverons que dans la soirée, malgré la vitesse que les alizés nous donnent.

Depuis plusieurs jours, nous avons quitté, pour venir là, ces routes habituelles que suivent les navires à travers le Pacifique, car l'île de Pâques n'est sur le passage de personne. On l'a découverte par hasard, et les rares navigateurs qui l'ont de loin en loin visitée en ont fait des récits contradictoires. La population, dont la provenance est d'ailleurs entourée d'un inquiétant mystère, s'éteint peu à peu, pour des causes inconnues, ...; au milieu des solitudes de la mer, elle ne sera bientôt qu'une solitude aussi, dont les statues géantes demeureront les seules gardiennes. On n'y trouve rien, pas même une aiguade pour y faire provision d'eau douce, et, de plus, les brisants et les récifs empêchent le plus souvent d'y atterrir.

Nous y allons, nous, pour l'explorer, et pour y prendre, si possible, une des antiques statues de pierre, que notre amiral voudrait rapporter en France.

Lentement elle s'approche et se précise, l'île étrange; sous le ciel assombri de nuages, elle nous montre des cratères rougeâtres et des rochers mornes. Un grand vent souffle et la mer se couvre d'écume blanche.

Rapa-Nui est le nom donné par les indigènes à l'île de Pâques, — et, rien que dans les consonances de ce mot, il y a, me semble-t-il, de la tristesse, de la sauvagerie et de la nuit... Nuit des temps, nuit des origines ou nuit du ciel, on ne sait trop de quelle obscurité il s'agit; mais il est certain que ces nuages noirs, dont le pays s'enténèbre pour nous apparaître, répondent bien à l'attente de mon imagination.

...

Ah ! les statues ? Il y en a de deux sortes. D'abord, celles des plages, qui toutes sont renversées et brisées; nous en trouverons du reste près d'ici, aux environs de cette baie. Et puis les autres, les effrayantes, d'une époque et d'un visage différents, qui se tiennent encore debout, là-bas, là-bas, sur l'autre versant de l'île, au fond d'une solitude où personne ne va plus.

...

Quant aux habitants humains de l'île de Pâques, ils sont venus de l'Occident, des archipels de Polynésie; cela ne fait plus question. D'abord, ils le disent eux-mêmes. D'après la tradition de leurs vieillards, ils seraient partis, il y a quelques siècles, de l'île océanienne la plus avancée vers l'est, d'une certaine île de Rapa— qui existe bien réellement et s'appelle encore ainsi. — Et c'est en mémoire de cette très lointaine patrie qu'ils auraient nommé leur nouvelle terre : Rapa-Nui (la Grande Rapa).

Cette origine étant admise, reste tout le mystère de leur exode et de leur voyage. En effet, la région australe du Grand Océan comprise entre l'Amérique et l'Océanie est à elle seule beaucoup plus large que l'Océan Atlantique: elle représente la solitude marine la plus vaste, l'étendue d'eau la plus effroyablement déserte qui soit à la surface de notre monde — et, au centre, glt l'île de Pâques, unique, infime et négligeable comme un caillou au milieu d'une mer. En outre, les vents dans cette région ne soufflent pas, comme chez nous, de tous les points du ciel, mais d'une direction constante, et, pour des navires venant de Polynésie, ils ne peuvent qu'être éternellement contraires. Alors, sur de simples pirogues, au bout de combien de mois d'un louvoyage obstiné, avec quels vivres, guidés par quelle prescience inexplicable, comment et pourquoi ces navigateurs mystérieux ont-ils réussi à atteindre justement ce grain de sable, égaré dans une telle immensité'? Depuis leur arrivée, d'ailleurs, ils auraient perdu tout moyen de communication avec le reste de la terre.

Mais, qu'ils soient des Polynésiens, ces gens-là, des Maoris, c'est incontestable. Devenus seulement un peu plus pâles que leurs ancêtres, à cause du climat nuageux, ils en ont gardé la belle stature, le beau visage très caractérisé, avec l'ovale un peu long et les grands yeux rapprochés l'un de l'autre. Ils ont conservé aussi plusieurs des coutumes de leurs frères de là-bas, et surtout ils en parlent le langage. 

...

Devant nous, voici un monticule de pierres brunes, dans le genre des cromlechs gaulois, mais formé de blocs plus énormes; ...On dirait une estrade cyclopéenne, à demi cachée par un éboulement de grosses colonnes, irrégulières et frustes. Mais je demande les statues, que je n'aperçois nulle part — ... J'étais perché sur le menton de l'une d'elles, qui, renversée sur le dos, me contemplait fixement d'en bas, avec les deux trous qui lui servaient d'yeux. Je ne me l'imaginais pas si grande et informe, aussi n'avais-je pas remarqué sa présence... En effet, elles sont là une dizaine, couchées pêle-mêle et à moitié brisées : quelque dernière secousse des volcans voisins, sans doute, les a culbutées ainsi, et le fracas de ces chutes a dû être lourdement terrible. Leur visage est sculpté avec une inexpérience enfantine ; des rudiments de bras et de mains sont à peine indiqués le long de leur corps tout rond, qui les fait ressembler à des piliers trapus. Mais une épouvante religieuse pouvait se dégager de leur aspect, quand elles se tenaient debout, droites et colossales, en face de cet océan sans bornes et sans navires.

...

..., à mi-chemin, nous prend une ondée rapide, tandis que le vent furieux couche entièrement les herbes dans toute l'étendue de la plaine ; alors, sous des roches qui surplombent en voûte, nous nous arrêtons à l'abri, — au milieu d'un essaim de libellules rouges... D'où sout-elles venues, celles-là, encore?... Et les papillons, que nous avons vus courir au-dessus de ces tapis d'herbes pâles, les papillons blancs, les papillons jaunes, qui donc en a apporté la graine, à travers huit cents lieues d'Océan ?

...

Le ciel est voilé tout d'une pièce, sauf une déchirure, au raz de l'horizon oriental, qui laisse voir une lueur jaune annonçant la fin de la nuit.Tous à la file, à travers l'herbe mouillée, nous nous dirigeons vers l'intérieur de l'île, qu'il faudra traverser d'un bord à l'autre, et, au bout d'une demi-heure, derrière un repli de colline, la mer et les feux lointains de la frégate disparaissent pour nos yeux, ce qui nous isole soudainement davantage. Nous nous enfonçons dans cette partie centrale de l'île que couvre, sur la carte du commandant, le mot Tekaouhangoaru écrit en grosses lettres de la main de l'évêque de Tahiti. Tekaouhangoaru est le premier des noms que les Polynésiens donnèrent à ce pays; plus encore que le nom de Rapa-Nui, il sonne la sauvagerie triste, au milieu de vent et ténèbres.

Dans les temps même où la population était nombreuse, il paraît que ce territoire central restait inbabité. Il en va de même, d'ailleurs, dans les autres îles peuplées par les Maoris, qui sont une race de pêcheurs et de marins, vivant surtout de la mer; ainsi le centre de Tahiti, et celui de Nuka-Hiva, malgré une végétation admirable et des forêts pleines de fleurs, n'ont jamais cessé d'être de silencieux déserts. Mais, pas de forêts ici, à Rapa-Nui, pas d'arbres, rien ; des plaines dénudées, funèbres, plantées d'innombrables petites pyramides de pierre; on dirait des cimetières n'en finissant plus.

Le jour se lève, mais le ciel reste très sombre, une pluie fine commence à tomber et, nous avons beau avancer toujours, notre horizon demeure fermé de tous côtés par des cratères qui se succèdent pareils, avec la même forme en tronc de cône, la même coloration brune.

Nous sommes jusqu'aux genoux dans l'herbe mouillée. Cette herbe aussi est toujours la même; elle couvre l'île dans toute son étendue ; c'est une sorte de plante rude, d'un vert grisâtre, à tiges ligueuses garnies d'imperceptibles fleurs violettes ; il en sort des milliers de ces petits insectes qu'on appelle en France des éphémères. Quant aux pyramides que nous continuons de rencontrer à chaque pas, elles sont composées de pierres brutes, que l'on a simplement posées les unes sur les autres; le temps les a rendues noires; elles paraissent être là depuis des siècles. 

Voici cependant une vallée où la végétation change un peu; il y croît des fougères, des cannes à sucre sauvages, de maigres buissons de mimosas, et aussi quelques autres arbrisseaux courts, que les officiers reconnaissent pour être d'essences très répandues en Océanie, mais qui là-bas deviennent des arbres. — Est-ce que les hommes les ont apportés ? ou bien vivent-ils ici depuis le grand mystère des origines, et alors pourquoi sont-ils restés à l'état de broussailles et dans ce recoin unique, au lieu de se développer comme ailleurs et d'envahir?

Vers neuf heures et demie enfin, ayant traversé l'île dans sa plus grande largeur, nous voyons de nouveau se déployer devant nous les lignes bleues de l'Océan Pacifique. Et la pluie cesse, et les nuages se déchirent, et le soleil paraît. Vraiment nous sortons de Tekaouhangoaru comme on s'éveillerait d'un cauchemar d'obscurité et de pluie.

...

Nous apercevons déjà le cratère de Ranoraraku, au pied duquel nous trouverons, paraît-il, ces statues annoncées, différentes de toutes les autres, plus étranges et encore debout.

...

Le lieu dont nous continuons de nous approcher a dû être, dans la nuit du passé, quelque centre d'adoration, temple ou nécropole, car voici maintenant que la région entière s'encombre de ruines : assises de pierres cyclopéennes. restes d'épaisses murailles, débris de constructions gigantesques. Et l'herbe, de plus en plus haute, recouvre ces traces des mystérieux temps. — l'herbe à tiges ligneuses comme celles du genêt, toujours, toujours la même herbe et du même vert décoloré.

Nous cheminons à présent le long de la mer. Au bord des plages, sur les falaises, il y a des terrasses faites de pierres immenses; on y montait jadis par des gradins semblables à ceux des anciennes pagodes hindoues et elles étaient chargées de pesantes idoles, qui sont renversées aujourd'hui la tête en bas, le visage enfoui dans les décombres. L'Esprit des Sables et l'Esprit des Rochers, l'un et l'autre gardiens des îles contre l'envahissement des mers, tels sont les personnages des vieilles théogonies polynésiennes que ces statues figuraient.

C'est ici, au milieu des ruines, que les missionnaires découvrirent quantité de petites tablettes en bois, gravées d'hiéroglyphes ; — l'évêque de Tahiti les possède aujourd'hui, et sans doute donneraient-elles le mot de la grande énigme de Rapa-Nui, si l'on parvenait à les traduire.

Les dieux se multiplient toujours, à mesure que nous avançons vers le Ranoraraku, et leurs dimensions aussi s'accroissent: nous en mesurons de dix et même de onze mètres, en un seul bloc ; on ne les trouve plus seulement au pied des terrasses, le sol en est jonché; on voit partout leurs informes masses brunes émerger des hautes herbes; leurs coiffures, qui étaient des espèces de turbans, en une lave différente et d'un rouge de sanguine, ont roulé çà et là, aux instants des chutes, et l'on dirait de monstrueuses pierres meulières.

...

Tant de blocs taillés, remués, transportés et érigés, attestent la présence ici, pendant des siècles d'une race puissante, habile à travailler les pierres et possédant d'inexplicables moyens d'exécution. Aux origines, presque tous les peuples ont ainsi traversé une phase mégalithique, durant laquelle des forces que nous ignorons leur obéissaient.

Par ailleurs, l'île semble bien petite en proportion de cette zone considérable, occupée par les monuments et les idoles. Était-ce donc une 'île sacrée, où l'on venait de loin pour les cérémonies religieuses, à l'époque très ancienne de la splendeur des Polynésiens, quand les rois des archipels avaient encore des pirogues de guerre capables d'affronter les tempêtes du large et, de tous les points du Grand-Océan, s'assemblaient dans des cavernes, pour y tenir conseil, en une langue secrète ?... On bien ce pays est-il un lambeau de quelque continent submergé jadis comme celui des Atlantes ? Ces routes plongeant dans les eaux sembleraient l'indiquer; mais les légendes maories ne font pas mention de cela, et, tandis que l'Atlantide en sombrant a formé sous la mer des plateaux gigantesques, ici, autour de l'île de Pâques, tout de suite les profondeurs insondables commencent...

...

Du reste, les sentiers maintenant abandonnent la rive et tournent vers l'intérieur des terres, dans la direction du volcan.

Il y a une heure et demie environ que nous avons repris notre route depuis la halte de Vaïhou, lorsque nous commençons de distinguer, debout au versant de cette montagne, de grands personnages qui projettent sur l'herbe triste des ombres démesurées. Ils sont plantés sans ordre et regardent de notre côté comme pour savoir qui arrive, bien que nous apercevions aussi quelques longs profils à nez pointu tournés vers ailleurs. C'est bieu eux cette fois, eux auxquels nous venions faire visite ; notre attente n'est point déçue, et involontairement nous parlons plus bas à leur approche.

En effet, ils ne ressemblent en rien à ceux qui dormaient, couchés par légions sur notre passage. Bien qu'ils paraissent remonter à une époque plus reculée, ils sont l'œuvre d'artistes moins enfantins; on a su leur donner une expression, et ils font peur. Et puis ils n'ont pas de corps, ils ne sont que des têtes colossales, sortant de terre au bout de longs cous et se dressant comme pour sonder ces lointains toujours immobiles et vides. De quelle race humaine représentent-ils le type, avec leur nez à pointe relevée et leurs lèvres minces qui s'avancent en une moue de dédain ou de moquerie? Point d'yeux, rien que des cavités profondes sous le front, sous l'arcade sourcilière qui est vaste et noble, — et cependant ils ont l'air de regarder et de penser. De chaque côté de leurs joues, descendent des saillies qui représentaient peut-être des coiffures dans le genre du bonnet des sphinx, ou bien des oreilles écartées et plates. Leur taille varie de cinq à huit mètres. Quelques-uns portent des colliers, faits d'incrustations de silex, ou des tatouages dessinés en creux.

Vraisemblablement, ils ne sont point l'œuvre des Maoris, ceux-là. D'après la tradition que les vieillards conservent, ils auraient précédé l'arrivée des ancêtres; les migrateurs de Polynésie, en débarquant de leurs pirogues, il y a un millier d'années, auraient trouvé l'île depuis longtemps déserte, gardée seulement par ces monstrueux visages. Quelle race, aujourd'hui disparue sans laisser d'autres souvenirs dans l'histoire humaine, aurait donc vécu ici jadis, et comment se serait-elle éteinte?...

Et qui dira jamais l'âge de ces dieux?... Tout rongés de lichens, ils paraissent avoir la patine des siècles qui ne se comptent plus, comme les menhirs celtiques... Il y en a aussi de tombés et de brisés. D'autres, que le temps, l'exhaussement du sol ont enfouis jusqu'aux narines, semblent renifler la terre.

Sur eux, flamboie à cette heure le soleil méridien, le soleil tropical qui exagère leur expression dure en mettant plus de noir dans leurs orbites sous le relief de leur front, et la pente du terrain allonge leurs ombres sur cette herbe de cimetière. Au ciel, quelques derniers lambeaux de nuages achèvent de se dissiper, de se fondre dans du bleu violent et magnifique. Le vent s'est calmé, tout est devenu tranquillité et silence autour des vieilles idoles; d'ailleurs, quand l'alizé ne souffle plus, qui troublerait la paix funèbre de ce lieu, qui remuerait son linceul uniforme d'herbages, puisqu'il n'y a jamais personne et qu'il n'existe dans l'île aucune bête, ni oiseau, ni serpent, rien que les papillons blancs, les papillons jaunes et les mouches qui bourdonnent en sourdine... Nous sommes à mi-montagne, ici, au milieu des sourires de ces grands visages de pierre; au-dessus de nos têtes, nous avons les rebords du cratère éteint, sous nos pieds la plaine déserte jonchée de statues et de ruines, et pour horizon les infinis d'une mer presque éternellement sans navires...

Ces mornes figures, ces groupes figés au soleil, vite, vite il me faut, puisque je l'ai promis, les esquisser sur mon album, tandis que mes compagnons s'endorment dans l'herbe. Et ma hâte, ma hâte fiévreuse à noter tous ces aspects, — malgré la fatigue et le sommeil impérieux contre lesquels je me défends, — ma hâte est pour rendre plus particuliers et plus étranges encore les souvenirs que cette vision m'aura laissés...

... Et, la fatigue aidant, je crois que peu à peu l'âme des anciens hommes de Rapa-Nui pénètre la mienne, à mesure que je contemple à l'horizon le cercle souverain de la mer: Voici que je partage leur angoisse devant l'énormité des eaux et que tout à coup je les comprends d'avoir accumulé, au bord de leur terre par trop isolée, ces géantes figures de l'Esprit des Sables et de l'Esprit des Rochers, afin de tenir en respect, sous tant de regards fixes, la terrible et mouvante puissance bleue...

...

Le soir, à bord, j'ai entre les mains, pour la première fois, une des tabletles hiéroglyphiques de Rapa-Nui, que le commandant possède et m'a confiée, un de ces « bois qui parlent », ainsi que les Maoris les appellent. Elle est en forme de carré allongé, aux angles arrondis; elle a dû être polie par quelque moyen primitif, sans doute par le frottement d'un silex; le bois, rapporté on ne sait d'où, en est extrêmement vieux et desséché. Oh! la troublante et mystérieuse petite planche, dont les secrets à présent demeureront à jamais impénétrables! Sur plusieurs rangs, des caractères gravés s'y alignent; comme ceux d'Egypte, ils figurent des hommes, des animaux, des objets; ou y reconnaît des personnages assis ou debout, des poissons, des tortues, des lances. Ils éternisaient ce langage sacré, inintelligible pour les autres hommes, que les grands chefs parlaient, aux conseils tenus dans les cavernes. Ils avaient un sens ésotérique; ils signifiaient des choses profondes ou cachées, que seuls pouvaient comprendre les rois ou les prêtres initiés...

 

 

Tablette de bois rapa-nui

Publié dans Océanie

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