L'inconscient aux commandes de l'art

Publié le par Ysia

We are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with sleep. (Shakespeare, The Tempest, Act IV, Scene I, 156-158)

 

De plus que personne n'a d'assurance hors de la foi -- s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons. Comme on rêve souvent, qu’on rêve entassant un songe sur l’autre. ne se peut-il faire que cette moitié de la vie n’est elle-même qu’un songe, sur lequel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à  la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel?

Tout cet écoulement du temps, de la vie, et ces divers corps que nous sentons, ces différentes penséees qui nous agitent, n'étant peut-être que des illusions pareilles à  l'écoulement du temps et aux vains fantômes de nos songes. On croit voir les espaces, les figures, les mouvements, on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé. De sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu ou quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions. Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir?(Pascal, Pensées,XXI, Contrariétés étonnantes qui se trouvent dans la nature de l'homme à l'égard de la vérité, du bonheur, et de plusieurs autres choses)

 

昔者庄周梦为胡蝶,栩栩然胡蝶也。自喻适志与!不知周也。俄然 觉,则蘧蘧然周也。不知周之梦为胡蝶与?胡蝶之梦为周与??周与 胡蝶则必有分矣。此之谓物化

 Jadis, Tchouang Tcheou rêva qu'il était  un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu'il était Tcheou lui-même. Il ne sut plus si c'était Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était Tcheou. Entre lui et le papillon il y avait une différence . C'est là ce que l'on appelle le changement des êtres. (庄子Zhuangzi : L'Oeuvre complète de Tchouang-tseu, trad. par Liou Kia hway, La réduction ontologique) 

 


Les rêves renforcent les expériences vécues ou les effacent, jouant le rôle de catharsis. Ils mettent en lumière un élément inconnu de la vie et font remonter à la surface nos intuitions salvatrices. L’inconscient aide à répondre aux énigmes que nous nous posons.L’inconscient collectif est à la source de l’inspiration de l’écrivain, du poète ou de l’artiste. L’art est l'intuition sublimée par laquelle court la plume sur le papier ou le pinceau sur la toile. Quelle est la part de l’inconscient dans la quête artistique ? Quelle est la part de l’inconscient dans les mots qui grouillent et se bousculent ? Cette pulsion qui s'exprime vient de nos ancêtres, d’un passé commun à notre humanité.... for the collective unconscious is in no sense an obscure corner of the mind, but the all-controlling deposit of ancestral experience from untold millions of years, the echo of prehistoric world-events to which each century adds an infinitesimally small amount of variation and differentiation (C.G. Jung, Contribution to analytical Psychology, Harcourt, Brace, 1928, p.162). La poésie des mots, envoûtante, renferme un message secret. L’artiste est le messager, le lien entre l’inconscient et la conscience. C’est par la reconnaissance et l’interprétation des symboles que nous redécouvrons les souvenirs de ce que nous avons vécu à notre insu, legs d'un monde révolu devenu intérieur. Par les symboles se formule la philosophie de l’inconscient. Le corps véhicule l’âme miroir, lieu de bataille entre conscience et inconscient, réceptacle des mythes et expériences lointaines…Du savant au poète, il n'y a qu'un pas:

 

... toutes ou presque toutes les images se ramènent à des images primordiales, lesquelles - incrustées dans l'inconscient collectif - sont universelles, comme le prouve le langage du rêve, identique chez tous les peuples par-dessus la variété des langues et des modes de vie... (Lettre d'Aimé Césaire à Lilyan Kesteloot, juin 1959, dans Histoire de la littérature négro-africaine, éditions Kartala, p.191, 2004)

Et les aborigènes d’Australie de reprendre le thème de l'insondable dans leurs peintures… 

  Qu'une émotion neuve soit a l'origine des grandes créations de l'art, de la science et de la civilisation en général, cela ne nous paraît pas douteux. Non pas seulement parce que l'émotion est un stimulant, parce qu'elle incite l'intelligence à entreprendre et la volonté a persévérer. Il faut aller beaucoup plus loin. Il y a des émotions qui sont génératrices de pensée ; et l'invention, quoique d'ordre intellectuel, peut avoir de la sensibilité pour substance. C'est qu'il faut s'entendre sur la signification des mots « émotion », « sentiment », « sensibilité ». Une émotion est un ébranlement affectif de l'âme, mais autre chose est une agitation de la surface, autre chose un soulèvement des profon­deurs. Dans le premier cas l'effet se disperse, dans le second il reste indivisé. Dans l'un, c'est une oscillation des parties sans déplacement du tout ; dans l'autre, le tout est poussé en avant. Mais sortons des métaphores. Il faut distinguer deux espèces d'émotion, deux variétés de sentiment, deux manifes­tations de sensibilité, qui n'ont de commun entre elles que d'être des états affectifs distincts de la sensation et de ne pas se réduire, comme celle-ci, à la transposition psychologique d'une excitation physique. Dans la première, l'émotion est consécutive à une idée ou à une image représentée ; l'état sensi­ble résulte bien d'un état intellectuel qui ne lui doit rien, qui se suffit à lui-même et qui, s'il en subit l'effet par ricochet, y perd plus qu'il n'y gagne. C'est l'agitation de la sensibilité par une représentation qui y tombe. Mais l'autre émotion n'est pas déterminée par une représentation dont elle prendrait la suite et dont elle resterait distincte. Bien plutôt serait-elle, par rapport aux états intellectuels qui surviendront, une cause et non plus un effet; elle est grosse de représentations, dont aucune n'est proprement formée, mais qu'elle tire ou pourrait tirer de sa substance par un développement organique. La première est infra-intellectuelle ; c'est d'elle que les psychologues s'occupent généralement, et c'est à elle qu'on pense quand on oppose la sensibilité à l'intelligence ou quand on fait de l'émotion un vague reflet de la représen­tation. Mais de l'autre nous dirions volontiers qu'elle est supra-intellectuelle, si le mot n'évoquait tout de suite, et exclusivement, l'idée d'une supériorité de valeur ; il s'agit aussi bien d'une antériorité dans le temps, et de la relation de ce qui engendre à ce qui est engendré. Seule, en effet, l'émotion du second genre peut devenir génératrice d'idées.Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, p.27 (1932). Cave

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