Section 2.6

Publié le par Ysia

Bénarès

 

S. qui aspirent (1) à l’esprit d’éveil (2) insurpassé et parfait (3), comment doivent-ils demeurer (4) ? Comment doivent-ils discipliner leur esprit (5) ?

C. Subhūti demande comment tous les êtres humains qui aspirent à l’esprit d’éveil doivent demeurer et  discipliner leur esprit. Voyant que tous les êtres s’agitent sans arrêt telle la poussière dans les recoins et que leur esprit ballotté s’élève semblable au vent tourbillonnant, chaque pensée succédant l’une à l’autre sans répit, il demande comment ceux qui désirent cultiver le chemin (6) doivent soumettre leur esprit .

 

(1) fa est à rapprocher des termes sheng et qi , c'est-à-dire qu’il possède le sens de faire surgir, de faire naître. Faxin 发心, c’est tendre vers prajñā, c’est pourquoi on dit fa (Kuiji). Je l’ai pour ma part traduit par aspirer à ainsi que Beal (to aspire after). L’aspiration est le vœu bouddhique. Zhiyan en présente les dix caractéristiques.

(2) L’éveil est à la fois cause et effet. Ce double éveil est l’éveil insurpassé. L’éveil est omniscience. C’est la conquête par l’esprit de l’éveil authentique.

(3) anuttāra samyak sambodhi : those who seek the consummation of incomparable enlightenment, suivant les termes de traduction choisis par A.F. Price. Anuttāra se traduit par insurpassé, samyak-sam par réellement parfait et bodhi par éveil. Aspirer à l’esprit d’éveil insurpassé et parfait, c’est aspirer au devenir bouddhique, au fruit bouddhique. Mais pourquoi vouloir devenir bouddha ? Il faut savoir que l’esprit d’éveil jaillit de l’esprit de grande compassion, c’est pourquoi l’on aspire à devenir bouddha. De l’esprit de compassion découle le vœu de sauver les êtres, avec pour modèle, le bouddha . Par conséquent si l’on convoite le beau titre de bouddha que pour son propre bénéfice, l’esprit d’éveil ne saura être atteint, encore moins l'état de bouddhéité (Yinshun) !

(4) Nāgārjuna explique demeurer comme la profonde pénétration de l’ultime réalité (Yinshun). Comment ceux qui aspirent à l’esprit du grand éveil peuvent, qu’ils soient en mouvement ou en repos, qu’ils parlent ou se taisent, qu’ils aillent ou viennent, qu’ils sortent ou qu’ils entrent, qu’ils aient ou non des échanges avec autrui, demeurer en cet état ? C’est pourquoi l’on dit comment y demeurer. L’absence de demeure détachée de tous les attributs, c’est là où doit demeurer l’esprit et c’est la demeure à laquelle l’esprit doit se soumettre (Yinshun).

La question n’est pas comment mais où trouver la paix de l’esprit de sorte que l’homme ou la femme de bien réalise son aspiration à l’éveil, c’est à dire comment favoriser ce cheminement spirituel afin que l’aspiration à l’éveil devienne réalité. C’est le désir ardent de sauver tous les êtres qui est l’esprit dans lequel l’homme ou la femme de bien doit demeurer (Kuiji). La demeure est la sapience qui aide à pénètrer la doctrine bouddhique. Elle est la véritable connaissance (Zhiyi, Jizang)). Sengzhao, comme Huineng, rappelle l’idée de l’esprit agité  et lorsqu’il ne l’est pas, c’est là que doit résider l’esprit.

(5) abhicāraka : conjurer, subjuguer, maîtriser. L’esprit est plein de réflexions erronées qui mettent obstacle à la véritable connaissance. Il faut épurer l’esprit des erreurs mentales les unes après les autres, c’est pourquoi l’on dit comment soumettre l’esprit. Demeurer, c’est ce qui est correct. Soumettre, c’est s'éloigner de ce qui ne l’est pas. Ainsi ce sūtra, par l’aspiration à l’éveil, ouvre la porte de la loi de sapience tantôt apparente tantôt masquée. Soumettre, c’est rompre avec ce qui est mal. C'est empêcher que la confusion gagne l’esprit (Kuiji). Sengzhao parle d’un acte graduel et délibéré de soumission  始则抑心就理,渐习自调,谓之降伏.S'agissant des dix terres sus-mentionnées, le processus avant la septième terre se nomme l'éveil de l'esprit soumis (Yinshun).

Dans la traduction de Kumarajiva, il n’y a que ces deux questions, alors que les cinq autres traductions chinoises ont ajouté l'exercice de la pratique (culture du cheminement) ainsi que les versions sanskrite, tibétaine et mongole (Cf. Müller, p.49 et Walleser, p.141). D’après le traité d’Asanga, ces trois questions pénètrent l’essence de l’enseignement (Yinshun). D’après Jizang, c’est en référence aux exégèses que ce troisième élément a été plus tard ajouté. C’est aussi le cas dans les commentaires de Vasubandhu, Kuiji, Zhiyi, Zhiyan, Huijing,… Ces trois concepts sont étroitement liés. Demeurer dans la voie et soumettre l’esprit, c’est cultiver le cheminement spirituel (Zongmi).

En récapitulation, il s’agit d’une démarche à quatre temps : 1.l’expression d’une aspiration, 2. la question de la demeure qui est la sapience de l’attribut réel, 3. le cheminement qui consiste en une contemplation éclairée, 4. la soumission de l’esprit définie comme la maîtrise harmonieuse de l’esprit grâce à la sapience des écritures (Zhiyan) car bien que les hommes et femmes de bien - autrement nommés les bodhisattvas de la dernière catégorie, ceux-là même qui n’ont pas encore franchi la première étape, c’est-à-dire qui n’ont pas encore échappé au monde - aspirent à accéder à la voie du bouddha et promettent de sauver tous les êtres, ils ne savent pas encore comment apaiser leur esprit, comment surmonter leurs erreurs et récolter le fruit bouddhique sans plus reculer (Daochuan). Ils sont ignorants des moyens d’accéder à la terre initiale, a fortiori les dix terres, processus du cheminement des bodhisattvas.

Huijing décrit ce questionnement comme suit : On considère la nature de bouddha comme la raison du devoir, l’aspiration comme la raison de progresser, le progrès comme la raison de la plénitude. Sur la raison du progrès, on demande où fixer l’esprit quand on souhaite aspirer à l’éveil. Sur la raison de la plénitude, on demande comment favoriser le cheminement de l’esprit et le maîtriser – ce qui constitue la cause de l’extinction. 

A noter sur le site de l'université d'Oslo l'excellente traduction de Paul Harrison à partir du sanskrit : Comment procéder? Comment contrôler l'esprit? Harrison, Paul (2006), “Vajracchedikā Prajñāpāramitā: A New English Translation of the Sanskrit Text Based on Two Manuscripts from Greater Gandhāra”, BMSC vol. III, Hermes Publishing, Oslo 2006.

A noter sur le site du Centre boudhiste de Paris la traduction et le commentaire du sūtra: Comment se tenir? Comment progresser ? Comment contrôler ses pensées ?

 

(6) Huineng fait lui aussi allusion à la question du cheminement spirituel.

* The Bodhisattva doctrine in Buddhist Sanskrit Literature, Har Dayal (Motilal Banarsidass Publ.1999)

Publié dans Bouddhisme Zen

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