Les Polynésiens et la navigation astronomique

Publié le par Ysia

« Voici le chemin vers Havai-i : tourne ton pahi droit sur le soleil tombant. Qu'il souffle le maraàmu. Que la mer soit bleu-verdâtre, et le ciel couleur de mer. Qu'elle plonge dans la nuit l’étoile Fétia Hoé : c'est ton guide ; c'est le Mot ; c'est ton aveia : tu marcheras sur elle. Le maraàmu te pousse. Ton astre te haie. A hoé ! voilà pour te guider la nuit. Le soleil monte : fuis-le en regardant comment vient la houle. Le soleil tombe : cours après lui : voilà pour te guider le jour. » (Victor Ségalen, Les Immémoriaux)

 

Des recoins de notre inconscient se terre la vérité évanescente et sauvage. Ce sont les nuages amoncelés au-dessus du rivage qui dévoilent la proximité des îles et les vols d’oiseaux en direction des terres qui révèlent leur emplacement.

 

Les premiers Européens qui arrivèrent au cœur du Pacifique se demandèrent comment les Polynésiens avaient pu atteindre les îles les plus reculées de ce vaste océan : leurs embarcations n'étaient-elles pas relativement légères ? Et leurs techniques de navigation ne semblaient-elles pas très rudimentaires puisqu'elles ne reposaient sur l'emploi d'aucun des instruments de précision dont eux-mêmes faisaient usage ? Certains, on le sait, allèrent jusqu'à imaginer que le peuplement de ces îles n'avait pu se faire que par l'intermédiaire de chaînes d'îles ou d'un continent aujourd'hui engloutis, tellement les distances à parcourir leur paraissaient considérables. Le fait est que, si la concentration des îles est importante dans certaines zones — permettant pratiquement la navigation à vue — , il est aussi possible de traverser tout le Pacifique sans rencontrer une seule île.

L'une des solutions du « problème polynésien » (du point de vue des moyens) est la théorie des voyages accidentels, selon laquelle les îles du Pacifique auraient été peuplées essentiellement par des voyageurs égarés. Cette théorie a été développée, notamment, par le Néo-Zélandais Andrew Sharp… Sharp s'appuie, en particulier, sur une remarque de Cook (1784) ; celui-ci, influencé aussi bien par le témoignage direct d'une traversée involontaire (entre Tahiti et Atiu) que par des récits antérieurs, avait estimé que de tels faits « pouvaient servir, mieux que mille hypothèses conjecturales... à expliquer le peuplement des Mers du sud ».  Cependant, de nombreux auteurs mettent aussi l'accent sur l'éventualité de voyages à grandes distances, effectués de façon délibérée. Cette conception suppose évidemment que les premiers Polynésiens étaient dotés non seulement d'embarcations sûres, mais encore de techniques de navigation suffisamment élaborées. A ce propos, Suggs (1962), dans un chapitre intitulé significativement « A la voile et aux étoiles », rappelle que tous les documents concernant ces techniques font allusion à l'emploi de repères astronomiques, et il se montre favorable à la thèse — combattue par Sharp — des possibilités de liaisons océaniques lointaines, grâce à l'utilisation de tels moyens... Nous nous proposons, non pas d'étudier ici le problème lui-même du peuplement, mais de préciser, à la lumière des travaux récents, compte tenu des difficultés que présente cette utilisation des étoiles, l'étendue probable des capacités nautiques des Polynésiens anciens.

En premier lieu, nous savons, par les écrits de Wallis, Cook et beaucoup d'autres, que les Polynésiens avaient une connaissance approfondie de leur « espace maritime », de la topographie et des positions relatives des différentes îles qui les environnaient. Ainsi, Cook put, lors de son premier voyage (1769), réaliser d'après les indications du Tahitien Tupaia — qui l'aurait tracée de ses propres mains — une carte comprenant soixante-quatorze îles, réparties autour de Tahiti (des Marquises aux Samoa). Cook, qui releva les noms de ces îles, s'enquit auprès de son informateur de celles où lui-même s'était rendu. En outre, en 1777, Cook apprit des habitants de Tonga l'existence et le nom de 156 îles qu'ils connaissaient et il put recueillir, à Tahiti même, de nouveaux renseignements géographiques… Nous possédons, par ailleurs, des données touchant certaines techniques utilisées par les Micronésiens pour se diriger dans un ensemble d'îles relativement dense. Nous savons, par exemple, que des « pierres de navigation » subsistent encore de nos jours dans les Gilbert, permettant aux indigènes d'Arorae de s'orienter vers certaines îles, à partir de la leur…D'autre part, on trouve aux îles Marshall les fameuses « cartes de navigation », signalées dès 1862 par Gulick, construites à l'aide de morceaux de bois et de coquillages ; ces morceaux de bois matérialisent les directions majeures de réflection et de réfraction des vagues, au sein d'un réseau d'îles (représentées par les coquillages). Signalons, en outre, que certains récits mythiques, relatifs à l'origine des îles, illustrent la qualité des connaissances géographiques des Polynésiens eux-mêmes. C'est ainsi qu'à propos des îles de la Société, Buck lui-même nous confie qu'il n'a pu retenir leurs positions relatives « qu'à la lumière de la mythologie tahitienne »…

En ce qui concerne les techniques de navigation astronomique des Polynésiens, indispensables pour de longs périples, il est regrettable que les premiers explorateurs européens n'aient pas interrogé de façon plus détaillée les indigènes. Peut-être n'ont-ils pas questionné les véritables spécialistes ; en outre, les connaissances de ceux-ci étaient probablement entourées d'un certain secret... Il en résulte, comme le note Suggs (ibid.), que « nous ne possédons malheureusement aucune précision sur les techniques employées ». On a parlé d'un instrument rudimentaire, constitué par une « calebasse sacrée », percée de trous, qui aurait permis d'apprécier la hauteur de l'étoile polaire, et donc de retrouver la latitude correspondant à un angle déterminé (19° pour Hawaii). Cette nouvelle, dont s'étaient fait l'écho Jourdain (1933) et Hornell (1936), n'a toutefois pas été confirmée. Déjà, en 1928, Stokes émettait des doutes quant à l'emploi effectif de cet « instrument »... Cependant, si la description minutieuse des techniques utilisées fait défaut, et si l'emploi d'aucun instrument n'est dûment attesté, les références anciennes à une orientation au moyen des étoiles sont particulièrement nombreuses. Cook lui-même y fit allusion, ainsi que Banks. Avant eux, Bougainville avait noté que le Tahitien Aotourou, embarqué par lui sur « La Boudeuse », lui avait conseillé de se diriger vers une certaine étoile — située dans l' « épaule » d'Orion — , pour atteindre une île de sa connaissance... Mais le texte le plus célèbre est sans doute celui de Victor Ségalen, dans « Les Immémoriaux » (voir citation d’entête)

D'une façon générale, quelles sont les méthodes astronomiques disponibles, lorsque l'on ne possède pas tables et instruments (quels qu'ils soient) ? La première — en dehors d'une vague estimation par rapport à l'axe Nord-Sud — consiste à prendre comme direction-repère celle d'une étoile déterminée, à son lever ou à son coucher, et à la remplacer progressivement par de nouvelles étoiles, lorsqu'elle s'éloigne de l'horizon. Ce procédé — complété par l'emploi de nombreux indices (vagues, courants, etc.), qui permettent de maintenir le cap, notamment pendant le jour — est couramment utilisé dans le Pacifique, comme l'attestent divers auteurs. Cependant, étant donné la marge d'erreur correspondante, il n'est applicable, en toute sécurité, que sur des trajets relativement courts. L'autre procédé, sur lequel mettent l'accent les spécialistes, suppose, en outre, que l'on connaisse le rôle privilégié des étoiles qui passent au zénith (c'est-à-dire à la verticale) de l'île. Ces étoiles, qui présentent de plus l'avantage, pour un observateur situé non loin de l'équateur, de s'élever perpendiculairement à l'horizon, et donc d'offrir des repères stables, « signent » en quelque sorte la latitude de l'île. Il est certain, comme l'ont montré, notamment, les études de Maud Makemson (1941), à Hawaii, de Grimble (1931), Goodenough (1953), Gladwin (1970), en Micronésie, que les habitants du Pacifique possédaient de vastes connaissances pratiques en astronomie. Choisissant un certain nombre d'étoiles remarquables, ils se servaient des positions de leurs levers et de leurs couchers pour caractériser les principales directions de l'espace, constituant ainsi de véritables compas sidéraux. Alors que les autres étoiles décrivent autour de la ligne des pôles des cercles plus ou moins bas sur l'horizon et ont donc des azimuts variables, savaient-ils utiliser les variations géographiques d'une telle disposition pour retrouver au-dessus de leur tête une « bande de ciel » déterminée, correspondant à une destination particulière ? Cela paraît clair, par exemple, pour Maud Makemson. Akerblom (1968), plus prudent, estime que cela n'a pas été établi avec suffisamment de certitude... Pourtant, malgré la variété des techniques de navigation localement employées, l'ensemble des informations recueillies donnent à penser qu'une telle performance n'était pas au-dessus de leurs moyens. En tout cas, si nous revenons, par exemple, au récit de Ségalen, nous pouvons comprendre le sens de la référence à l'étoile « Fétia Hoé » surtout comme celle à l'étoile dont le passage au zénith, au cours de la nuit, correspond à la latitude voulue. Une fois cette latitude atteinte, le navigateur, « au vent » du point recherché, n'avait plus qu'à se déplacer en longitude (en se repérant par rapport au soleil couchant et à la trajectoire de l'étoile). Mais, bien sûr, pour qu'un tel procédé de « marche à l'étoile » soit utilisable, il faut que la précision en soit suffisante. Frankel (1962) estime, pour sa part, qu'il est possible de déterminer sans instruments à quel moment une étoile est « à moins de un degré » du zénith de l'observateur… Ainsi, même si ce procédé de recherche de latitude (sans mesurer la hauteur d'une étoile) peut paraître surprenant, aujourd'hui, il semble qu'il ait été suffisamment efficace pour permettre les étonnantes liaisons réalisées. Là réside sans doute le secret de traversées aussi peu « naturelles », en ce qui concerne les vents et les courants, que celle de Tahiti à Hawaii, par exemple (Finney, 1967). Naturellement, il pouvait exister des différences régionales dans les habitudes et les capacités, et celles-ci ont pu subir des fluctuations au cours du temps. Il est certain, d'autre part, que le navigateur « moyen » connaissait surtout les îles les plus rapprochées, et préférait se repérer par rapport à elles, lorsque c'était possible. De plus, la possibilité théorique de très grands périples ne signifie pas qu'ils ne présentaient aucun danger... Il semble, cependant, que l'on puisse conclure des différents faits relevés que l'affirmation par les autochtones de longues traversées volontaires, dans le passé — n'excluant évidemment pas les voyages accidentels — , mérite largement d'être prise en considération. Leurs connaissances à la fois astronomiques, maritimes et écologiques témoignent en faveur de cette thèse.

 

Boulinier Georges, Boulinier Geneviève. « Les Polynésiens et la navigation astronomique», Journal de la Société des océanistes. N°36, Tome 28, 1972. pp. 275-284.

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