La licorne spirituelle

Publié le par Ysia

Peut-être l'histoire universelle n'est-elle que l'histoire des diverses intonations de quelques métaphores (José Luis Borges)

 

La licorne et le dragon habitent mon imaginaire. Qu'est-ce  qui rapproche le chêne du Nautile ? L'empreinte du temps dans chaque nœud d'écorce, chaque loge du coquillage. Formes d' ammonites, formes de Nautile, quel secret recèlent-elles? Le Nautile n'est pas descendant d'une ammonite mais d'un sous-groupe encore plus ancien des céphalopodes connus sous le nom de nautiloïdes apparus pour la première fois il y a 490 millions d'années. La spirale logarithmique de sa coquille fait écho à la symétrie de l'ADN. Mon âme, mon aura,  posera-t-elle une énigme aussi parfaite ?

 

D'après Le Cosmicomiche d'Italo Calvino (1965), Qfwfq fut longtemps un mollusque inférieur condamné à vivre chaque instant l'un après l'un, prisonnier d'un éternel présent. Jours et nuits se brisaient sur lui comme les vagues toutes interchangeables, identiques ou aux différences purement fortuites. Tentant de séparer son présent de tous les autres, Qfwfq commença à bâtir une coquille dans l'espoir de dresser des marqueurs à chaque accrétion spirale, comme s'il construisait sa propre horloge. Il chercha à créer une coquille temporelle extrêmement longue et ininterrompue, mais une spirale infinie s'avère impossible.  La coquille grossit et s'élargit et, à un certain moment, s'arrêta  - et voilà. Les autres mollusques essayèrent de faire de même mais leur effort demeura vain. Le temps refusa de durer. Les coquilles friables se morcelèrent. Elles n'étaient que des illusions passagères qui ne durèrent que le temps d'une minuscule coquille éphémère, fractions de temps détachées et distinctes les unes des autres. Qfwfq comprit qu'il fallait laisser à un autre le soin de s'assurer que tout ce qui reste ou est enfoui soit le signe de quelque chose d'autre...(The Book of Barely Imagined Beings, p.213)

 

Dressée sur son perchoir surplombant l'éternité dans son infinie solitude, à quoi songe la buse? Et les derniers dragons d'Afrique, ptérosaures survolant la terre il y a des milliers d'années sont-ils le réceptacle d'une sagesse millénaire transmise aux éperviers et faucons impassibles?  Et les arbres sur les branches desquels se posent les buses sont-ils des humains pétrifiés, condamnés au silence ? Quels sons hantent l'océan vingt mille lieues sous les mers ? L'absence de sons. Où en sont allés les chants de la baleine à bosse ? Un dialogue muet aux cordes sensibles invisibles s'instaure entre l'âme de l'homme et celle de la baleine. Les baleines grises lorsqu'elles s'approchent cherchent à communiquer. Mais que cherchent-elles à dire ? 

 

Ainsi raconte le peuple Chukchi de la Sibérie : Il était une fois une jeune femme qui tomba amoureuse d'une baleine boréale. Et lui, pour lui plaire, se transforma en un jeune homme. Ils se marièrent et la femme mît au monde des enfants hommes et baleines qui s'amusaient sur la plage et dans le lagon. La femme disait sans cesse à ses enfants et petits-enfants, "La mer nous donne la nourriture mais n'oubliez jamais que vos frères les baleines y vivent. Ne les prenez pas pour gibier et protégez-les. Chantez pour elles." Le village prospéra pendant de longues années jusqu'à un hiver très rigoureux lors duquel la famine sévit. L'un des petits-fils de la femme qui avait épousé la baleine dit à un autre, "pourquoi ne pas tuer et manger une baleine? Quelle sorte de frères sont- ils? Ils vivent sous mer et ne connaissent pas le langage humain." Sur ce, il pagaya jusqu'en haute mer et transperça de sa lance la première baleine qui s'était approchée du canot. À son retour, il déclara à sa grand-mère, " j'ai tué une baleine! Il y a de quoi manger pour nous tous." La femme qui avait  épousé une baleine, sachant ce qui s'était passé, se lamenta, "Tu as tué ton frère simplement parce qu'il ne te ressemble pas". Elle ferma les yeux et mourût.(ibid., p.279-280)

 

Et les papillons de mer et les colibris sont- ils nos frères? Une école de philosophie imaginée par José Luis Borges réfute l'existence du temps et affirme que le présent est indéfini, que le futur n'a de réalité qu'en tant qu'espoir présent et que le passé n'est rien d'autre qu'un souvenir présent. Mais si le temps n'existe pas, faut- il trouver l'origine de la vie dans l'espace ? Comment concilier le fait qu'il soit très probable qu'une forme de vie intelligente existe ailleurs dans l'univers et son absence de preuves? Poussant plus loin le paradoxe de Fermi, considérons qu'il y ait une infinité de planètes bleues dans l'univers séparées par une distance si grande avec lesquelles notre niveau de technologie ne nous permet pas présentement d'établir une communication interstellaire, faut- il en conclure que l'avancement des civilisations se heurte de manière universelle à un seuil technologique inéluctablement déterminé par notre propension à l'autodestruction ? Toute vie, quelle qu'elle soit, court fatalement à sa propre perte. 

 

(The Book of barely imagined beings, Caspar Henderson, The University of Chicago Press, 2013)

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