La sphère des cieux

Publié le par Ysia

Aucun sens ne perçoit l’infini. Aucun sens ne permet de conclure qu’il existe. L’infini, en effet, ne peut être l’objet des sens. (…) C’est à l’intelligence qu’il appartient de juger et de rendre compte des choses absentes, que le temps et l’espace éloigne de nous.

Giordano BRUNO, L’infini, l’univers et les mondes, op. cit., p. 58.

De la vision ancienne du monde ...

HILDEGARD’S FIRST SCHEME OF THE UNIVERSE Slightly simplified from the Wiesbaden Codex B, folio 14 r.

HILDEGARD’S FIRST SCHEME OF THE UNIVERSE Slightly simplified from the Wiesbaden Codex B, folio 14 r.

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Michelangelo Caetani, Overview of the Divine Comedy, 1855 Cornell CUL PJM 1071 01

Les lois de la physique n’expliquent pas pourquoi le temps avance mais jamais ne recule…

Humboldt écrivait que cosmos signifie « l’ordre dans l’univers et la magnificence dans l’ordre ». D’aucuns pensent que le bouddhisme et la science ne se contredisent pas fondamentalement et que le bouddhisme peut être pour la science une source intarissable de réflexion. Le cosmos est-il fait d’une infinité d’univers ? Ces milliers d’univers mentionnés dans le Lotus de la Bonne loi,  la très belle traduction d’Eugène Burnouf du Saddharmapuṇḍarīka Sūtra, que l’on dit contenir la vision la plus complète de la vie et de l’univers, semblent étrangement faire écho à la théorie du multivers, évoquée dans l’article précédent sur les univers-bulles. La vision mahayanique du monde décrit l’univers comme une infinité de mondes qui s’étendent à travers les six directions et se dispersent dans les dix régions de l’espace.

Cosmological scroll (Rubin Museum)

Cosmological scroll (Rubin Museum)

Chaque système mondain est présidé par un bouddha et nommé champ ou terre bouddhique, théâtre de la lutte eschatologique des êtres. Ces royaumes innombrables se juxtaposent dans de plus hautes sphères dimensionnelles que les sens de l’homme commun ne perçoivent pas directement. Chaque univers parallèle offre sa version propre de la réalité, comme si l’espace-temps était coupé en tranches et que chaque tranche représentait un univers. 

Plus de sept milliards de personnes vivent sur terre, mais d’ici une centaine d‘années, il est probable que pas une, moi y compris, ne survivra, comme le disait Jōsei Toda. Cela suscite le besoin urgent de poser des questions essentielles quant à l’existence humaine et au cosmos. Le précepte fondamental de la secte bouddhiste Tientai 天台selon lequel l’univers peut être analysé en terme de trois vérités  - la non-substantialité, la temporalité et la voie du Milieu -  ne semble pas manquer de pertinence encore aujourd’hui. Lorsque l’on dit que chaque parcelle de l’univers contient le cosmos dans son ensemble, c’est pour mieux reconnaître que les molécules qui forment notre corps, les atomes qui structurent ces molécules proviennent de ce même creuset qui fut le noyau de l’univers.

Le cosmos est un réseau de systèmes en mouvement perpétuel, qui peut sembler chaotique aux yeux de celui qui l’observe. Seulement ni le temps ni l’espace ne sont des paramètres tangibles. « Le temps n’est-il qu’une propriété fondamentale de la réalité ou l’apparence macroscopique des choses ? ». Pour W. Randolph Kloetzli, le cosmos «  ne doit surtout pas être interprété comme un univers physique mais plutôt comme une réalité structurée à tous les niveaux, physique ou spirituel ».

La cosmologie bouddhiste présente un panorama simple, mathématique et  schématisé : «  Des unités fondamentales desquelles tous les phénomènes ne sont que des composés ou combinaisons » (A manual of Buddhist philosophy, William Mc Govern, 1923). Tracé sur le papier ou peint sur les murs des grottes, à Kizil ou ailleurs le long de la Route de la Soie, le tableau cosmologique semble représenter le schéma de quelque réalité géographique. D’un point de vue cartographique, la représentation visuelle de l’univers multidimensionnel, quoique verticale, est à deux dimensions. 

La cosmologie bouddhiste la plus ancienne connue sous le nom de système des trois mondes se divise en trois royaumes du bas vers le haut : le royaume du désir (kāma, 欲界), celui de la forme (rūpa, 色界) et celui de l’absence de forme (arūpa, 無色界).  Un autre schéma sotériologique présente un axe vertical entrecoupé de couches stratifiées dans lesquelles un être parcourt les étapes d’une longue ascension dans l’espace et le temps. Les représentations de la création ou du cosmos en forme de cercles concentriques sont communes aux civilisations du monde. La conception même d’un univers au-delà du temps et de l’espace implique qu’une transmigration graduelle des êtres dans un cycle de naissance et de mort peut se faire en même temps que des envolées instantanées vers les plus hautes sphères de l’existence par la réalisation d’un éveil subit. Le destin eschatologique n’est pas écrit.   

 

Space and time in some sense melt in this picture. There is no space anymore. There are just quanta kind of living on top of one another without being immersed in a space.

L'univers porte chez les bouddhistes le nom des trois mondes (Trilôka). Ces mondes se trouvent superposés l'un à l'autre... Le troisième monde est l'inférieur; il contient mille millions de systèmes terrestres avec six cieux du désir. Ces systèmes terrestres n'ont pas une forme sphérique : chaque terre est une grande plaine immobile, au milieu de laquelle est placé le mont Sumeru, entouré horizontalement par les quatre grandes et par huit petites parties du monde… Les six cieux superposés aux mille millions de terres s'étendent comme celles-ci horizontalement, et forment six couches l'une au-dessus de l'autre. Tous ces systèmes terrestres, qu'on appelle le grand mille des trois mille mondes, composent ce qu'on nomme le troisième monde… Les trois mille mondes se composent du petit mille, du moyen mille et du grand mille. Le petit mille ou le petit chiliocosme, contient mille systèmes terrestres parfaitement semblables au nôtre. De même que ce système forme une plaine, de même tous les systèmes qui l'avoisinent s'étendent horizontalement dans toutes les directions. Le petit chiliocosme est entouré par une haute chaîne de montagnes. Au-dessus et dans toute son étendue règne la région inférieure… En dehors du petit chiliocosme et autour de lui s'étend horizontalement le chiliocosme moyen, qui se compose d'un million de systèmes terrestres... Le moyen chiliocosme est à son tour entouré par le grand, qui contient mille chiliocosmes de la grandeur du moyen. Ces trois chiliocosmes forment l'univers, au-dessus duquel règne la région supérieure… Aucun système terrestre de l'univers n'est visible à l'autre. Tout l'univers est placé sur une masse éthérée dont la rotation perpétuelle y entretient l'équilibre, sans le faire trembler ou le mettre en mouvement. La rotation de cette masse éthérée, dans laquelle les différents systèmes terrestres s'élèvent comme des îles dans la mer, est entretenue par le destin, fruit des actions de l'homme. Comme tous les systèmes terrestres se ressemblent parfaitement, la description de l'un est aussi celle des autres. Selon les bouddhistes la terre habitable est partagée en quatre grandes îles (dvipa) ou continents placés aux quatre points cardinaux, par rapport à la montagne céleste (Sumeru)… Le continent du Sud, qui est celui qui comprend l'Inde, est nommé Jambūdvīpa南贍部洲, d'après un arbre qui se voit dans sa partie occidentale…

Encyclopédie des gens du monde, Librairie de Treuttel et Würtz, 1834

Publié dans Bouddhisme Zen

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