Saint-Jérôme, le patron des traducteurs

Publié le par Ysia

Saint Jerome Writing-Caravaggio (c. 1607)

Parfois une seule expression résume l’effort d’une vie, une seule sculpture symbolise le combat des mots et de l’esprit.

Au début des années 90, j’écrivais à propos de l’index des termes de ma traduction : Il m’a appris combien il est téméraire de vouloir conserver la même traduction pour chaque caractère. Elle varie, en effet et bien évidemment, selon l’emploi de celui-là… Le choix des mots indexés ainsi que la traduction des termes sont peut-être arbitraires, car ils se plient tous deux à ma sensibilité et à mon appréciation de la valeur des mots. (Sûtra de la Plate-forme, p.14-15, 1992). Ainsi le traducteur est face à un dilemme entre résonance et vanité, ce même dilemme dont parlait Saint-Jérôme dans la Lettre LVII, § 5, à Pammachius, 395 ou 396 :

Je me contenterai d’invoquer le propre patronage du traducteur qui dit dans le prologue des mêmes discours : « J’ai pensé devoir entreprendre un travail utile aux amateurs de littérature, s’il ne m’était pas nécessaire à moi-même. J’ai donc traduit du grec les discours célèbres que les deux plus grands orateurs d’Athènes, Eschine et Démosthène, ont composés l’un contre l’autre ; et je ne les ai pas traduits en simple traducteur, mais en écrivain, respectant leurs phrases et les figures de mots et de pensées de ces phrases, mais avec des mots adaptés à l’usage latin. Aussi n’ai-je pas jugé nécessaire d’y rendre chaque mot par un mot, mais j’ai respecté l’originalité de tous les mots et leur valeur, car il ne fallait pas, à mon avis, offrir au lecteur le même nombre de mots mais en quelque sorte des mots de même poids. » Et voici ce qu’il dit encore à la fin du traité : « Si, comme je l’espère, j’ai rendu leurs discours en utilisant toutes leurs qualités, c’est-à-dire les phrases et leurs figures, et leur ordre, ne serrant de près les mots que dans la mesure où ils ne répugnent pas à notre goût, si nous n’avons pas traduit tous les éléments du texte grec, nous nous sommes pourtant efforcé d’en rendre l’originalité. »
Horace lui aussi, cet homme fin et savant, fixe la même règle dans l’Art Poétique à un traducteur lettré : « Ne te soucie pas de rendre mot pour mot, en traducteur trop fidèle. »
Térence a traduit Ménandre, Plaute et Cécilius ont traduit les anciens comiques grecs : s’attachent-ils aux mots ? N’est-ce pas plutôt la beauté et la grâce de l’original qu’ils conservent dans leur traduction ? Ce que vous appelez l’exactitude de la traduction, les lettrés l’appellent de la pusillanimité. C’est pourquoi, formé moi aussi par de tels maîtres, il y a de cela une vingtaine d’années, et égaré déjà aussi par une semblable erreur, et certes ignorant que vous tiendriez à me faire cette objection, alors que je traduisais en latin la Chronique d’Eusèbe, j’ai écrit entre autres choses dans ma préface : « Il est malaisé pour qui suit à la trace les lignes d’un autre, de ne pas s’en écarter en quelque endroit, et difficile de faire en sorte que les choses qui sont bien dites en une autre langue gardent la même beauté dans la traduction. Un seul mot dans le texte original suffit à rendre exactement l’idée, mais je n’ai à ma disposition rien d’équivalent : en cherchant à accomplir le sens, ce n’est qu’au prix d’un long détour que je parviens difficilement à couvrir la distance franchie en un éclair par l’original. Ajoutez-y les discontinuités des hyperbates, les différences de cas, les variétés de figures, enfin le génie propre de la langue, son caractère indigène pour ainsi dire : si je traduis mot à mot, cela sonne bizarrement ; et si je me trouve obligé malgré moi de changer quelque chose dans la construction ou le style, j’aurai l’air d’avoir trahi mon devoir de traducteur. » Et après beaucoup d’autres choses qu’il serait inutile de rapporter ici, j’avais encore ajouté : « Si quelqu’un ne voit pas que le charme d’une langue est altéré par la traduction, qu’il rende mot pour mot Homère en latin ; — je vais aller plus loin —, qu’il traduise le même auteur dans sa propre langue mais en prose, il verra que l’ordre du texte devient ridicule, et que le plus éloquent des poètes sait à peine parler. »

Bernard Auzanneau

La traduction, pigeon voyageur entre nos origines et l’humanité millénaire, comme le fait si bien remarquer Elihu Vedder (1836-1923) s’agissant de sa collaboration à travers les âges avec Khayyam (1048-1141) et Fitzgerald (1809-1883) à l’oeuvre Rubáiyát of Omar Khayyám, the astronomer-poet of Persia (Boston, Houghton, Mifflin and company, 1884.) :

Certainly three kindred spirits have here encountered each other; and although the first two missed each other on earth by eight centuries and the last two by twelve months, still in the heart of the survivor lingers the hope that in the life 'sans end' they may all yet meet…Thus was the seed of Omar planted in a soil peculiarly adapted to its growth, and it grew and took to itself all of sorrow and of mirth that it could assimilate, and blossomed out into the drawings.

Le traducteur n’est-il pas un artiste? Un artiste n’est-il pas un traducteur ? Ce qui change, c’est le moyen d’expression.

La boucle est bouclée. L'allégorie de la graine plantée par Khayyam, que choisit Vedder, me ramène aux poèmes de ma traduction:

A l’origine, si je vins dans le pays des Tang,

Ce fut pour transmettre l’enseignement et sauver les êtres sensibles qui sont égarés,

Comme une fleur ouvrant ses cinq pétales,

Et dont le fruit formé mûrirait naturellement. (Bodhidharma)

Parce qu’à l’origine, il y avait la terre,

De la semence de cette terre naquit une fleur.

Si, au commencement, la terre n’était pas,

D’où serait née la fleur ? (Huike)

Bien que la semence de la fleur dépende de la terre,

C’est au-dessus d’elle que de la graine naquit la fleur.

Si cette graine de fleur était dépourvue de sa nature productrice,

Il n’y aurait aucune naissance sur cette terre. (Sengcan)

La semence de la fleur fut dotée d’une nature productrice,

Grâce à la terre, la fleur naquit de la graine.

Si les causes précédentes n’avaient pas été harmonieusement réunies,

De toutes les choses, aucune ne serait née. (Daoxin)

Un être sensible vint semer une graine,

Alors naquit une fleur insensible.

Si l’être avait été insensible et dépourvu de graine,

La terre spirituelle n’aurait rien produit non plus. (Hongren)

(Sûtra de la Plate-forme, p.84-85, 1992)

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