Section 3.2

Publié le par Ysia

Section 3.2

S. Quelle que soit l’espèce des créatures, qu’elles soient issues de l’œuf ou de l’utérus (1), d’un suintement (2) ou d’une apparition (3), qu’elles aient une forme ou qu’elles n’en aient pas, qu’elles soient douées de cognition (4) ou qu’elles ne le soient pas, ou ni l’un ni l’autre (5), je leur permets d’entrer dans le nirvāṇa où rien ne reste (6)

C. Celles nées de l’œuf sont des natures en proie aux illusions. Celles nées de l’utérus sont des natures en proie aux imprégnations (7). Celles nées d’un suintement sont des natures faussées (8). Celles nées d’une apparition sont des natures en proie aux convictions. Illusionnées, elles commettent toutes sortes d’actions. Imprégnées, elles transmigrent sempiternellement. Faussées, elles ne méditent pas. Convaincues, elles succombent (9). Révélez votre esprit et cultivez-le ! Prendre le faux pour le vrai sans adopter le principe du sans-attribut, c’est ce qui qualifie les créatures douées d’une forme. Que l’esprit se maintienne droit intérieurement ! Sans marque de piété ni offrande en se bornant à dire que l’esprit droit est le bouddha (10) sans cultiver la sagesse ni les bénédictions, c’est ce qui qualifie les créatures sans forme. Ignorant la voie du milieu, les yeux voient, les oreilles entendent et l’esprit pense s’agrippant aux attributs des choses. Si la bouche prêche le cheminement bouddhique sans que l’esprit l’applique, c’est ce qui qualifie les créatures douées de cognition. Les êtres égarés qui s’assoient en méditation et, cherchant constamment à éviter l’erreur, n’apprennent ni la compassion, ni la charité, ni la sagesse, ni les modalités sont pareils aux arbres et aux pierres ; on les dit dépourvus de cognition. On dit ni l'un ni l'autre quand ils ne sont plus attachés à la double notion des choses, l’esprit aspirant au principe. Les dix milles degrés de passions forment l’esprit fangeux. Les formes physiques innombrables ont pour nom générique créatures. L'être Vérité par sa grande compassion les convertit universellement et permet à tous de pénétrer le nirvāṇa où rien ne reste (11).

(1) se traduit suivant leurs auteurs par utérus, matrice ou chorion.

(2) aussi se traduit différemment suivant les auteurs par humidité, exsudation. Je choisirai le terme neutre, suintement

(3) S’agit-il de comparaisons symboliques qualifiant l’esprit des êtres ? L’esprit enfermé dans sa coquille, l’esprit rongé par les moisissures, l’esprit relié par un cordon ombilical? S’agit-il de ces êtres mythiques que mentionne la littérature bouddhique, notamment dans L'abhidharmakosa traduit et annoté par Louis de la Vallée Poussin (1923) :

Il y a là quatre « matrices » des êtres, êtres nés de l'œuf, etc.

Yoni, « matrice », signifie naissance. Etymologiquement, yoni signifie « mélange » : dans la naissance — la naissance étant commune à tous les êtres — les êtres sont ensemble en confusion.

Matrice des êtres nés de l'œuf : les êtres qui naissent de l'œuf, oie, grue, paon, perroquet, grive, etc.

Matrice des êtres nés du chorion : les êtres qui naissent du chorion, éléphant, cheval, bœuf, buffle, âne, porc, etc.

Matrice des êtres nés de l'exsudation : les êtres qui naissent de l'exsudation des éléments, terre, etc., — vers, insectes, papillons, moustiques.

Matrice des êtres apparitionnels : les êtres qui naissent d’un coup, avec les organes non manquants ni déficients, avec tous Ies membres et sous-membres. On les nomme upapâduka, « d'apparition », parce qu'ils sont habiles à l'acte d'apparaître (upapâdana), parce qu'ils naissent d'un coup [sans stade embryonnaire, sans semence et sang] ; tels les dieux, les êtres infernaux, les êtres de l'existence intermédiaire.

Comment les matrices sont-elles réparties parmi les destinées ?

Les hommes et les animaux sont de quatre espèces.

Hommes nés de l'œuf, tels Śaila et Upasaila nés des œufs d'une grue ; tels les trente-deux fils de [Visâkha], la mère de Mrgara; tels les cinq cents fils du roi de Pancâla.

Hommes nés du chorion, tels les hommes d'aujourd'hui.

Hommes nés de l'exsudation, tels Mândhâtar, Câru et Upacaru, Kapotamalinî, Àmrapâli, etc.

Hommes apparitionnels, les hommes du commencement de la période cosmique.

Les animaux sont aussi de quatre espèces. Trois espèces sont connues par l’expérience commune. Les Nâgas et les Garudas sont aussi apparitionnels.

Apparitionnels les ôtres infrrimiix, les êtres intermédiaires

et les dieux.

Ces trois classes d'êtres appartiennent exclusivement à la matrice

apparitionnelle.

Les Prêtas sont aussi nés du chorion.

Ils sont de deux sortes, apparitionnels et aussi nés du chorion. —

Qu'ils soient nés du chorion, cela résulte du discours que tint une

Pretî à Maudgalyayana : « J'accouche de cinq fils la nuit, de cinq fils le jour : je les mange et n'arrive pas à me rassasier ».

Quelle est la meilleure matrice ?

La matrice apparitionnelle.

S’il faut articuler une définition de l’ensemble des créatures, peut-être est-ce celle qui suit :

A. Du point de vue du mode de production, on peut les répartir en quatre sous-divisions 四生:

  1. Celles nées de l’œuf, donc certains ovipares, comme les oiseaux. D’abord la femelle pond l’œuf puis l’ayant couvé, la naissance se fait.
  2. Celles nées de l’utérus, autrement dit les vivipares, les mammifères (comme l'Homme) mais aussi certains reptiles (comme le serpent caméléon), quelques amphibiens et des arthropodes comme certains insectes ou scorpions et certains poissons. Au début, c’est comme pour l’oeuf sauf qu’il ne se détache pas du corps de la femelle jusqu’à ce que les membres et le corps soient formés, alors il quitte le ventre de la mère.
  3. Celles nées de l’humidité. On entend par là aussi certains ovipares comme les tortues, plusieurs reptiles et serpents, les insectes, les invertébrés, les crustacés, les batraciens et la majorité des poissons. D’abord la femelle pond l’œuf (frai ou alevin) puis, s’étant séparé du corps de la mère, jouissant d’eau et de chaleur et subissant une lente métamorphose, il atteint un stade final plus ou moins formé à moins d’être un marsupial.
  4. Celles nées d’une métamorphose comme les divinités, être célestes et démons, qui, récoltant le fruit des actes antérieurs, apparaissent subrepticement.

Mais qu’est-ce qu’un hippocampe ? Entre ovipare et vivipare ? Et le papillon sortant de sa chrysalide est-il l’un de ces êtres issus d’une transformation ?

B. Du point de vue de la substance formelle ou non-formelle des créatures, elles se divisent sur le plan matériel en deux groupes :

  1. Les créatures douées d’une forme 有色qui signifie 有形.
  2. Les créatures sans forme 无色/非色, c’est-à-dire celles du domaine du sans-forme, sphère de l’immatériel, résidence du vide. Concernant le le sans-forme, certains disent que les formes grossières y sont absentes. D’autres au contraire disent que même les formes subtiles y sont absentes et qu’il n’y est palpable que l’activité de la conscience。

C. Du point de vue de l’absence ou non de conscience chez les créatures, il existe trois groupes:

  1. Celles douées de cognition comme le genre humain et la plupart des êtres célestes.
  2. Celles dépourvues de cognition et qui relèvent du domaine de la non-cognition
  3. Celles qui n’ont ni cognition ni n’en sont dépourvues

(4) Il s’agit de trois énumérations consécutives d’êtres ou d’états : de l’œuf/ ou de l’utérus/, d'un suintement/ ou d’une apparition. A la première suit la deuxième : qu’elles aient une forme/ ou qu’elles n’en aient pas et puis la troisième : qu’elles soient douées de cognition/ ou qu’elles ne le soient pas/, ni qu’elles en soient douées ni qu’elles n’en soient pas (ni l'un ni l'autre).

(5) Il m’est difficile à ce stade de trouver une traduction satisfaisante pour . Si est pensée, qu’est-ce qu’est précisément ? S’agissant de l’idéogramme lui-même, il signifie la perception par l’esprit des attributs et définit cet œil 目 mental心 inquisiteur. Il s’agit, dans son sens philosophique, d’une opération mentale de celui qui perçoit. La perception est ce que nous apprécions consciemment dans ce que nous ressentons, je veux dire à travers les sensations. Pourtant, n’oublions pas que la psychologie moderne définit la perception comme fondamentalement entachée de partialité car fondée sur nos préjugés. Notre conscience n’est-elle rien d’autre que le legs trompeur de l’évolution des espèces?

Selon la plupart des sociologues, nous devons faire notre possible pour découvrir la vérité inaltérée qui nous permet de juger lucidement. Mais la sélection naturelle a-t-elle nécessairement conçu des organismes soucieux de vérité ? Peut-être pas. En réalité, dans certains cas, l’évolution irait même à l’encontre de la vérité et de la réalité des faits. Ce qui importe pour l’être humain, c’est l’amélioration de son bien-être physique. Et s’il est nécessaire parfois d’être partial et dans le faux pour parvenir à ses fins, ne doutons pas alors que l’esprit porte systématiquement des jugements erronés et partiaux. « La fonction principale du système nerveux », selon la spécialiste des sciences cognitives Patricia Churchland, est « de faciliter l’activité des parties du corps humain pour que l’organisme survive… La vérité, quelle qu’elle soit, vient définitivement en dernier ». (The rational animal, Douglas T. Kenrick & Vladas Griskevicius, Basic books, 2013, p.77-78).

Le terme « préjugé» est souvent jugé honteux. On nous a enseigné à ne pas avoir de préjugés et à faire preuve de justesse, raison et perspicacité. Pourtant la réalité est que nos cerveaux ont évolué vers une plus grande partialité – faisant, comme il était prévisible en effet, des erreurs et prenant des décisions qui semblent irrationnelles…Ce qui semble ridicule, voire même délirant peut être judicieux dans une perspective d’évolution. (ibid. p.93)

J’ai d’abord hésité entre perception et intellection. Mais intellection implique un effort de compréhension succédant à la perception, que la définition den’inclut pas forcément. Un deuxième choix s’est présenté entre perception et notion. Il est vrai que perception est aujourd’hui compris comme l’appréhension par les sens alors que notion a le sens d’appréhension par l’esprit. Un troisième choix s’est offert entre idée et notion. Mais peut-être faut-il l’entendre comme l’impression subie ou ressentie qui conduit à l’appréciation par l’esprit. Ce passage fait référence à trois états :

  1. L’état de cognition
  2. L’état de non-cognition
  3. L’état entre cognition et non-cognition, où les deux se confondent, coexistant et n’existant pas tout en même temps. Du nom sanskrit naivasamjnānāsamjnāyatana, qui se traduit suivant le dictionnaire électronique de sanskrit par place where there is no thinking and no not-thinking..

(6) Il existe deux sortes de nirvāña :

  1. Le parinirvāṇa ou anupadhiśeṣa-nirvāṇa qui définit l’extinction des passions où il n’y a plus de condition d’individualité et marque l’anéantissement des cinq agrégats. Il faut entendre par là qu’il n’y a plus rien à assouvir.
  2. Le nirvāña « avec reliquat »

Quelle est la différence entre les deux ? Selon le Traité de la grande vertu de sagesse 大智度論, le nirvāña « avec reliquat », c’est renoncer à toutes les passions nées des causes des cinq agrégats alors que le nirvāña « sans reliquat », c’est renoncer à celles nées de leurs effets. Que sont les cinq agrégats ? Il y a l'agrégat de la matière, l'agrégat des sensations, l'agrégat des perceptions, l'agrégat des formations mentales et l'agrégat de la conscience. Kuiji (T.1700) ajoute que ces deux étapes sont précédées par la réalisation de la nature pure et immaculée et succédées par l’absence de demeure.

(7) Le terme imprégner/imprégnation pour traduire dans ce contexte a un sens double : celui de féconder et celui d’influencer.

(8) Si hérésie était le terme choisi dans le Sûtra de la plate-forme pour ,je lui préfère un terme plus simple faussé.

(9) L’édition ZZ.38-4 donne le caractère au lieu de

(10) Ce passage reprend le thème exposé à la section 14 du Sûtra de la plate-forme, p.14 : Si, sans cultiver la droiture spirituelle, votre bouche discourait sur la pratique de la concentration entière de l’esprit, vous ne seriez pas disciples du Bouddha!

(11) Lorsque je dis que les créatures succombent, c’est qu’elles sombrent dans l’enfer ininterrompu (avīci). Cette dernière assertion que je préfère omettre se trouve dans l’édition ZZ.38-4.

Qu’appelle-t-on les sciences noétiques ? Le mot "noétique" vient du grec ancien "Noêsis" qui signifie "l'acte d'intelligence par lequel on pense". Il concerne ce qui est du domaine de la pensée et de l'esprit, mais dans le sens spirituel du terme. Le domaine des sciences noétiques inclut la connaissance au sens d'une quête alliant recherche scientifique et démarche spirituelle pour approcher les mystères de la vie et de l’Univers.

Institut Suisse des sciences noétiques

Publié dans Bouddhisme Zen

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